Blocage de l'aéroport: jour par jour, retour sur les dix journées qui ont ébranlé Wallis et Futuna

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Le dimanche 22 novembre, une vingtaine d'habitants de Hihifo a entamé l'occupation du site de l'aéroport de Wallis à l'appel de la chéfferie coutumière du nord de l'île. Le blocage de l'aéroport n'a pris fin que dix jours plus tard.                                

Patrick Ferrante
Publié le , mis à jour le

20 novembre:  retour. Le préfet revient par avion à Wallis et Futuna.

Les copies du bac 2015 s'envolent pour la métropole pour être corrigées à Rennes pour les séries générales, à Limoges pour les séries technologiques.

Les trois principaux élus du territoire, le président de l'Assemblée territoriale, le député et le sénateur sont à Paris ou en route pour la capitale.

22 novembre:  blocage. Une vingtaine d'habitants du district de Hihifo, au nord de Wallis, où est situé l'aéroport bloque le site à l'appel de la chéfferie coutumière loyaliste (fidèle au roi lors du conflit de 2005).

23 novembre: annulation. Tous les vols, internationaux et domestiques, sont annulés par la compagnie Aircalin. Le trafic ne reprendra que dix jours plus tard.

Le ministre coutumier de Hihifo, l'Uluimonua justifie le blocage par le "ras le bol" de la chefferie en raison du non respect des "accords passés verbalement car il n'y a pas de trace écrite" sur les travaux de l'aéroport. Selon Pasilite Hensen, en échange de l'acquisition des terrains nécessaires à la plateforme, l'Etat s'était engagé à privilégier les ressortissants de Hihifo pour les contrats d'entretien et les emplois "fonciers" (liés à la terre).

Le préfet dénonce de son côté "une prise en otage de la population". Pour Marcel Renouf, le blocage est  "innaceptable, totalement irresponsable, déplacé et mal venu" à l'heure de l'état d'urgence en France.

24 novembre: recours​ en justice.  Le tribunal des référés de Nouméa, saisi par le préfet,  ordonne, à partir du lendemain, une astreinte de 100 000 Francs Pacifique (près de 850 Euros) par jour d'occupation et par personne pour les deux ministres coutumiers de Hihifo (Uluimonua et Kulitea), le chef du district (Faipule) et les trois chefs de village de Alele, Vaitupu et Vailala.

Lors du journal télévisé, le préfet montre aux caméras les actes de propriété des terrains de l'aéroport cédés "à titre gracieux et définitif par le roi Tomasi en 1959. En 1964 et 1973 l'Etat a acheté le complément" selon Marcel renouf qui se défend de ne pas respecter la pratique des emplois fonciers: "tous les postes de l'Aviation civile sont proposés, à compétence égale, aux habitants du district et du village", dit-il, tout en concluant qu'aucun recrutement n'était  en cours pour l'instant.

25 novembre: demande de médiateur.  La plus haute autorité coutumière en l'absence de roi, le Mahe Fotuaika, Sosefo Liufau, entouré de tous les ministres, déclare que la grande chéfferie d'Uvéa (Wallis en Wallisien) comprend et soutient le mouvement. Ce sera sa seule expréssion publique de tout le conflit.

Invité du journal télévisé, l'Uluimonua dénonce "l'abus de pouvoir du préfet qui a engagé une action en justice contre la chefferie et décide sans l'aval des coutumiers" à propos de l'aéroport. Pasilite Hensen récuse Marcel Renouf comme interlocuteur et demande la désignation d'un médiateur.

26 novembre: une opposition au blocage commence à se dessiner. A Futuna, le ministre coutumier, le Manafa proclame que "le conseil du royaume de Sigave ne soutient pas ce mouvement. L'aéroport se situe sur la terre de Hihifo mais c'est une structure qui appartient au territoire. Nous aurions souhaité être avertis par la chéfferie d'Uvea avant le blocage", se plaint-il. Le préfet dira plus tard que les coutumiers de l'autre royaume de Futuna, Alo, lui avaient également signifié leur refus du blocage. 

Au nom de la Fédération patronale, André Vaitootai critique "un problème interne à Hihifo qui aurait dû se régler" au sein de la chefferie du nord. Selon lui, l'heure n'est plus à la désignation par les coutumiers des bénéficiaires des travaux. Pour ce chef d'entreprise, les structures qui veulent travailler à l'aéroport doivent être en règle avec l'administration et les salariés doivent avoir les compétences nécessaires.

Marcel Renouf lance un appel au dialogue.

Une première évacuation sanitaire par avion est effectuée de Futuna vers Wallis.

27 novembre: non au médiateur. Nouvelle réunion de la grande chéfferie après laquelle l'Uluimonua montre à la caméra un courrier signé par tous les ministres coutumiers et les trois chefs de district de Wallis. Selon Pasilite Hensen, cette lettre à la Ministre des Outre-mer exige de George Pau-Langevin la désignation d'un médiateur. Le ministre ajoute que la missive doit être envoyée dans l'après-midi par mail à un représentant de Wallis et Futuna à Paris, à charge pour cette autorité de transmettre ce mail au ministère.

Quasiment au même moment, le préfet répond par avance en rendant public un communiqué affirmant que "la désignation d'un médiateur par la Ministre des Outre-mer n'est pas envisagée".

28 novembre: renvoi à Wallis. Un communiqué du cabinet de la ministre confirme que la solution au blocage est à rechercher localement et que "aucune réunion visant à évoquer le conflit au niveau national n'a été sollicitée ni organisée".

29 novembre: échec des tentatives de médiation entre le préfet et la chéfferie.

30 novembre: le tournant. La Ministre durcit le ton. Dans un communiqué diffusé à 5H du matin à Wallis,  George Pau-Langevin appelle à "la levée immédiate du blocage et à la réouverture de l'aéroport" et dément avoir été saisie d'une demande des autorités coutumières pour la désignation d'un médiateur. Elle conclut qu'elle n'entends pas intervenir dans les recrutements des agents des services publics qui ""relèvent exclusivement d'une gestion locale", dit-elle.

Après la réunion de la grande chéfferie, l'Uluimonua affirme attendre lune réponse ministérielle et persiste et signe: pas de médiateur pas de négociation.

Dans une interview radio-télévisée, le président de l'Assemblée territoriale, Mikaele Kulimoetoke a des mots durs envers le préfet qu'il accuse d'avoir "commis des maladresses" mais il ne reprend pas à son compte la demande d'un médiateur: "je ne pensais pas qu'un médiateur soit vraiment une solution puisque cela expliquerait que le préfet n'a pas joué son rôle et n'a pas rempli sa mission", affirme-t-il.

A 20H à Wallis (9H à Paris), le député du territoire Napole Polutele affirme que le mail de la grande chefferie vient d'arriver au cabinet de la Ministre des Outre-mer.

Le préfet intervient à nouveau à la télévision avec un ton plus ferme en dénonçant un conflit dû "aux intérêts personnels directs des auteurs du blocage", tout en mettant en garde contre "une cassure, une déchirure de notre société".

1er décembre: la pression monte d'un cran sur la chefferie. Dès le matin à la radio le député lance un appel aux coutumiers: "je demande à la chéfferie de la sagesse et plus de compréhension sur la situation actuelle qui est extrêmement grave et je demande à la chéfferie de réouvrir l'aéroport". Napole Polutele apporte par ailleurs son soutien au préfet pour avoir saisi la justice car dit-il: "nous ne sommes pas dans un territoire de non droit. Nous sommes sur un territoire de la République. Il y a des règles et sur ce point tout le monde est à égalité, même le député".

Les esprits s'échauffent au sein du patronat et de la chéfferie rénovatrice (opposée au roi lors du conflit de 2005).  Les familles royales se mobilisent pour trouver une issue au conflit.  

L'association des parents d'élèves du lycée est reçue à une réunion de la grande chéfferie et exprime ses craintes sur le Bac 2015: en cas de prolongation du blocage, les copies du Bac pro ne pourront pas être envoyées à Nouméa pour correction et les examinateurs ne pourront pas venir de Nouvelle Calédonie pour les oraux de rattrapage des séries générales et technologiques. Le Bac 2015 de Wallis et Futuna est donc menacé d'invalidation en tout ou partie.

De son côté le directeur de l'Agence de Santé tire la sonnette d'alarme: 18 personnes sont en attente d'une évacuation sanitaire à Wallis, 17 à Futuna. Par ailleurs, l'approvisionnement en médicaments, les doses de sang et les examens de laboratoire sont en péril selon Alain Soeur. Des médecins et infirmières ne peuvent pas rejoindre leur travail. Enfin le directeur dénonce le coût des trois évacuations sanitaires par avion spécial auxquelles il a dû recourir pour 9 millions de Francs Pacifique (plus de 75 000 Euros) soit selon lui son budget mensuel pour les "evasan".

L'après-midi, la grande chéferie et le préfet se rencontrent plusieurs heures en terrain neutre, au siège de la circonscription de Wallis (l'équivalent d'une mairie). George Pau-Langevin a fait un geste en direction de la chefferie en lui adressant un courrier dans lequel elle affirme que les emplois fonciers ne sont "aucunement menacés

2 décembre: fin du conflit. Nouvelle réunion dès le matin entre le préfet et la grande chéfferie avec en fin de matinée la signature par les deux parties d'un protocole de fin de conflit. L'accord en huit points prévoit la signature d'ici le 28 février 2016, d'une convention sur les emplois fonciers et les travaux d'entretien et de nettoyage des abords de l'aéroport. La demande de renvoi de la directrice de l'Aviation civile est rejettée. Le préfet s'engage à ne pas demander le paiement des astreintes financières par les coutumiers qui, en contrepartie, lèvent le blocage de l'aéroport.

A l'issue de la rencontre, l'Uluimonua déclare que le Mahe a demandé cette réunion car il a senti "l'inquiétude de la population​". En effet la grogne et l'exaspération contre le blocage commençaient à s'amplifier notamment sur les réseaux sociaux.

3 décembre: reprise. Un avion d'Aircalin, le vol SB 340, le premier en près de deux semaines, se pose à Wallis-Hihifo, avec à son bord une brochette de personnalités bloquées à Nouméa. "Je commençais à en avoir marre dans ma chambre d'hôtel mais je n'étais pas optimiste parce que les problèmes coutumiers sont longs à résoudre" a regrétté à la sortie de l'aérogare Gerard Alphonse, un grand patron de Wallis. Un second vol international est assuré dans la soirée.
Les liaisons inter-îles reprennent entre Uvéa et Futuna.
Au total un millier de passagers, vols internationaux et domestiques, a été affecté par le blocage, selon Aircalin;  Deux tonnes de fret, sans compter les commandes reportées, et 500 kilos de courrier environ ont également été bloqués. Certains commerçants ont supporté des frais de magazinage supplémentaires qu'ils pourraient répercuter dans leurs prix de vente.

La Vice-Rectrice, Annick Baillou se réjouit du sauvetage du Bac 2015 même si, dit-elle, les élèves ont été perturbés.

Une réunion entre le préfet et les élus examine le report de la session budgétaire de fin d'année car le travail des commissions a été désorganisée à l'Assemblée territoriale.