A croire que ça ne suffisait pas. Après les levers de boucliers autour des blackface du footballeur français Antoine Griezmann et de « la Nuit des Noirs » (sic) du carnaval de Dunkerque prévu en mars, précédé de tant d’autres, voici le dernier – du moins on l’espère - blackface polémique de l’année.

Paradoxalement, celui-ci intervient sur l’île de La Réunion, souvent vantée et prise en exemple pour son «vivre-ensemble» et sa tolérance entre communautés. Mais c’était sans compter l’initiative du Festival international du film fantastique de La Réunion, qui a utilisé une affiche douteuse pour illustrer son événement, qui se déroulera en février 2018. On y voit deux femmes blanches à moitié nues, la bouche rouge sang et peinturlurées en noir, avec des coiffures constitués de paille ressemblant à des sortes d'afro. Bref, toutes les caractéristiques du blackface. 

Série d'alertes

Suite à une série d’alertes lancées sur les réseaux sociaux, le Conseil représentatif des associations noires de France (Cran) est intervenu auprès d’Aurélia Mengin, la directrice du festival. La suite est racontée dans un communiqué de l’organisation antiraciste.

«Le CRAN est intervenu, et a discuté avec elle. Aurélia Mengin a expliqué qu’elle était métisse, comme si le fait "d’être née d’une mère noire et d’un père blanc" était une sorte de "joker" donnant le droit de faire tout et n’importe quoi. L’organisatrice a aussi affirmé que "l’affiche n’est ni raciste, ni blessante, juste mal interprétée". En d’autres termes, il y a juste un public de Noirs imbéciles qui ne comprennent rien à l’art. Le CRAN a rappelé à Mme Mengin que le Défenseur des droits en France et le Conseil des droits de l’homme des Nations unies ont reconnu le caractère raciste du blackface. Mais sans doute Aurélie Mengin est-elle plus compétente en ce domaine que toutes ces personnes réunies, puisqu’elle est métisse. Malgré tout, la pression du CRAN a fini par porter ses fruits. Après quelques résistances, Aurélia Mengin a fini par concéder : il n’y aura plus de blackface».

Rétropédalage

Rétropédalage du festival donc, qui, dans la nuit du samedi au dimanche 31 décembre, a effectivement retiré l’affiche de son site Internet. Mais pour le Cran l’affaire ne s’arrête pas là. L’association «entend demander des explications aux nombreux sponsors de ce festival», qui compte parmi ses nombreux partenaires la Région Réunion, le Comité régional de tourisme de La Réunion, le ministère de la Culture, Air France, Canal Plus et Réunion 1ere entre autres, que l’affiche ne semble pas avoir gênés. «Nous demandons à ces sponsors de présenter des excuses, de s’engager à ne plus soutenir aucune manifestation culturelle impliquant du blackface, et de nous aider dans notre combat contre le blackface», a déclaré Ghyslain Vedeux, l’administrateur du Cran.

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L'affiche intégrale du Festival international du film fantastique de la Réunion.

Pour le président du Cran Louis-Georges Tin, l’Etat doit dorénavant agir. «C’est la quinzième affaire de blackface en un an à peine. Nous en avons assez, et nous demandons au gouvernement de faire voter une loi condamnant clairement le blackface. Cela ne peut plus durer», dit-il dans le communiqué.

Contactée par La1ere.fr, la directrice du festival Aurélia Mengin se défend. «J’ai bien peur que l’enjeu du Cran ne soit pas seulement la suppression de l’affiche mais aussi la destruction du Festival ‘Même pas peur’, un événement unique à La Réunion et largement reconnu pour sa qualité et son exigence. J’ai bien peur que notre société, sous l’alibi de bien-pensants extrémistes, devienne extrêmement liberticide», dit-elle.

La directrice du festival se défend

Dans un communiqué de presse diffusé ce dimanche matin, la réalisatrice et directrice du festival explique sa démarche : «Notre affiche propose un ailleurs, ouvre une porte sur des personnages de fictions imaginaires. Notre affiche ne met pas en scène deux femmes noires, sinon effectivement pourquoi nous serions-nous infligés ce travail fastidieux et délicat de peinture sur corps ? Ma propre mère est noire, ainsi qu’une grande partie de ma famille. Si j’avais voulu photographier des femmes noires je l’aurais fait. Notre affiche met en lumière des femmes peintes, rendant ainsi un hommage direct à la peinture. Lorsque mes détracteurs voient dans mon geste créatif du racisme, moi j’y revendique mon amour démesuré pour l’art pictural, les femmes, la couleur, la végétation réunionnaise.»

«Il n’empêche que certaines personnes ont été blessées par une interprétation erronée, très éloignée de la réalité qui m’inspire» ajoute-t-elle. «C’est pour cette raison qu'après un long échange avec Monsieur Louis-Georges Tin, Président du CRAN, je me suis engagée à modifier l’affiche en supprimant le "Blackface" afin d'apaiser les tensions, que je suis la première à déplorer. La nouvelle version de notre affiche sera dévoilée très prochainement. Il faut malgré tout être conscient, que quelque chose de la liberté a été décapitée en même temps que les têtes de mes amazones.»