Elections territoriales 2018 : les analyses

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Il reste un peu plus de deux mois avant les élections territoriales. Pour l'heure, ils ne sont que six à s'être déclarés dans la course. Si la tradition et le système électoral favorisent la création de nombreux petits partis, le mode de scrutin n'a aucune pitié pour les petites formations.

A. T Publié le , mis à jour le

Lors de son déplacement en Polynésie en juillet 1964, Georges Pompidou déclarait : « J’ai constaté que la politique polynésienne est extrêmement compliquée […] il y a des mouvements politiques, des personnalités politiques et des nuances qui sont longues à comprendre ». C’est encore le cas aujourd’hui, surtout à quelques mois du renouvellement des membres de l’assemblée de la Polynésie.


La vie politique est un mélange de tradition polynésienne et de démocratie à l’occidentale. Les campagnes électorales sont passionnées. Les personnes y sont bien plus importantes que les programmes. Les alliances se font et se défont au gré des intérêts des chefs et des avantages promis à leurs électeurs. La tradition et le système électoral favorisent la création de nombreux petits partis, mais les institutions encouragent la formation de plateformes électorales autour des grands partis et de leurs chefs, très influents.

En Polynésie, il existait et il existe encore des grands partis comme le Tavini Huiraatira et le Tahoeraa Huiraatira. Le Tapura Huiraatira, qui se lance pour la première fois sous son propre nom, est l’actuel parti majoritaire, au regard des dernières élections. Des partis dominants qui ont tendance à absorber les petites formations politiques.

Les élections territoriales de 2013


En 2013, neuf listes s’étaient présentés au premier tour des élections territoriales. Fondus parmi les forces en présence que l’on connaît tous, des petits partis. Cette année là, ils étaient 7 nouveaux nés.

La majorité a disparu du paysage politique comme Quito Braun-Ortega avec sa liste « Te hiti tau ‘äpï – une nouvelle ère », Franck Faletta, avec son parti « Te ara ti’a – la voie juste », inquiété par la justice depuis 2015, ou encore André Tanepau et sa liste « Amuitahiraa Huiraatira ». Emile Vernier, le leader du syndicat des retraités, menait aussi une liste intitulée « Rassemblement pour le respect des populations polynésiennes ». Enfin, Patrice Jamet, ancien maire de Mahina, avait obtenu 3,56% des suffrages.

D’autres, à l’inverse, restent toujours présents. Le parti « A ti’a porinetia » par exemple, mené par Teva Rohfritsch, avait créé la grosse surprise lors du deuxième tour des territoriales en 2013, après avoir obtenu 25,63% des voix. Aujourd’hui, l’ancienne formation politique de l’actuel vice-président de la Polynésie forme le nouveau parti majoritaire, le Tapura Huiraatira, après s’être rallié à Edouard Fritch, en 2016. Teiva Manutahi menait quant à lui la liste « Tous polynésiens – Maohi Tatou ». Il avait obtenu 5,71 % des voix, soit 7 293 suffrages et se rallie au Tahoeraa Huiraatira pour le 2nd tour.

Au deuxième tour, la répartition des sièges est confirmée à 38 pour le Tahoeraa Huiraatira, 11 pour l’UPLD et 8 pour A ti’a porinetia.

Les élections territoriales de 2018


Les petits partis

A quelques mois du premier tour, des petites formations émergent et disparaissent avant même l’ouverture officielle de la bataille. C’est le cas de la plateforme conduite par Bruno Sandras et Teiva Manutahi, "Herefenua". Le leader de Porinetia Ora a quitté le mouvement quelques jours à peine après avoir annoncé leur coalition, estimant que ce n’est pas un parti mais un produit marketing.

Face à eux, deux anciens membres de l’UPLD : Tauhiti Nena et Jacky Bryant ont fondé "Tau Hoturau – Heiura – Les verts", du nom de leur parti respectif. Dans la course aux territoriales également, le président de l’Assemblée de la Polynésie, Marcel Tuihani. "Te ora no porinetia" se forme discrètement pour l’heure.
Selon Sémir Al Wardi, maître de conférences en sciences politiques à l’Université de la Polynésie, « Quand on part dans une élection aussi tardivement, il est évident qu’à l’échelle de la Polynésie française, cela va poser des problèmes. Il ne faut pas oublier qu’il faut avoir des ressources pour pouvoir faire campagne partout, qu’il faut trouver 13 noms pour constituer les listes. Donc, décider aussi tardivement de rentrer en campagne, c’est un handicap majeur. »
Contrairement aux grandes formations politiques qui ont déjà un maillage sur le territoire.

Les grands partis
On recense aujourd’hui trois forces en présence : le Tapura Huiraatira, le Tavini Huiraatira et le Tahoeraa Hiuraatira.

  • Le Tapura Huiraatira
Comme le Tahoeraa Huiraatira, le Tapura Huiraatira est né à Pirae le 20 février 2016. Tout d’abord, démonstration de force réussie pour le parti mené par Edouard Fritch avec l’adhésion massive de 36 maires sur 48 que compte la Polynésie. Lors de son congrès fondateur, plus de 8 000 personnes étaient présentes.
Le Tapura Huiraatira a ensuite pu mesurer son électorat aux élections présidentielles de 2017. Lors du 2nd tour, il appelle à voter pour Emmanuel Macron. Comme en Métropole, le candidat centriste de gauche remporte en Polynésie. Il obtient 58,39 % des suffrages avec tout de même un fort taux d’abstention.
Viennent ensuite les élections législatives. Le Tapura Huiraatira obtient plus de 32 000 voix sur plus de 85 000 votants. Fort de ce score, deux de ses candidats remportent leur siège au palais Bourbon.

C’est sur ces résultats que se base actuellement le parti afin de constituer ses listes pour les élections territoriales. Une chose est sûre, il ya beaucoup de monde à caser, notamment des maires qui constituent la principale force de l’actuelle majorité. Car ici, c’est ce qui compte le plus « parce que les maires disposent d’une ressource réelle des votes, ils pèsent un certain nombre de votes, et donc, quand on place des maires sur les listes, on a une certaine garantie d’un minimum de voix, donc bien sûr que ça pèse ! », expliquait Sémir Al Wardi.

Des noms circulent déjà. Gaston Tong Sang serait envisagé pour mener la section des Iles-sous-le-Vent, Teapehu Teahe, maire de Takaroa, conduirait la section des Tuamotu ouest. Félix Tokoragi serait aussi pressenti pour mener la liste des Tuamotu est-Gambier, ou encore Frédéric Riveta pour la tête de liste des Australes. Edouard Fritch a seulement affirmé lors du dernier conseil politique extraordinaire du parti que « cinq hommes et trois femmes » devraient prendre la tête des huit sections électorales pour aller au combat. Mais il faudra attendre la réunion du congrès pour connaître la composition exacte des listes.
Autre avantage pour le parti de l’actuel président du Pays, les bons indicateurs économiques orientés favorablement depuis 2014. La courbe de l’emploi est en hausse constante, autant que les chiffres du tourisme. A contrario, les derniers résultats d’une enquête sur le budget des ménages montrent que 55% de la population aux Iles-du-Vent vivent en dessous du seuil de pauvreté.

  • Le Tavini Huiraatira
La parti indépendantiste fait cavalier seul pour ces élections, l’UPLD ayant volé en éclats. La victoire de Moetai Brotherson lors des élections législatives en 2017 a permis au parti de sonder son électorat. Dans la 3ème circonscription, le Tavini Huiraatira obtient 52,50 % des voix.
Pour ces élections territoriales, le parti souhaite renouveler intégralement, ou presque, la composition des listes. Pour ce faire, il a lancé un appel à candidatures fin janvier. Deux conditions essentielles : avoir le casier judiciaire n°3 vierge et soutenir l’idéologie souverainiste du parti. Une innovation majeure en 41 ans d’existence. Une stratégie politique qui pourrait jouer en sa faveur pour ces élections.

  • Le Tahoeraa Huiraatira
Il a été le premier à se lancer publiquement dans la course. En fait, il n’a jamais cessé de faire campagne depuis le jour où Gaston Flosse a perdu le pouvoir, frappé par une inéligibilité, en 2015. Le premier aussi a dévoilé son programme officiel, à l’image de son leader. Il déploie son artillerie avec « 1 000 emplois créés dès 2018, 1 000 logements sociaux par an et 500 000 touristes ». Ces gros chiffres sont un argument employé par le parti au fe’i pour rallier son électorat perdu. Malgré le doute qui subsiste encore sur la capacité de Gaston Flosse à être éligible, il pose lui-même en tête d’affiche. Une stratégie politique selon Sémir Al Wardi, car Gaston Flosse « sait qu’il a une ressource militante solide, et donc il va garder ce rôle le plus longtemps possible. […] Il a intérêt politiquement à aller le plus loin possible en se présentant comme le leader. »

En Polynésie, on vote pour un homme et peu pour un programme



C’est l’une des principales raisons ayant permis à Gaston Flosse d'être à la tête de ce Pays pendant trente ans.
Peu de temps avant les élections, les partis s’activent dans les quartiers afin de constituer le plus de sections possibles. Car plus les élus possèdent des sections, plus il a de chance de figurer en place éligible sur la liste. L’authenticité de ces fédérations est vérifiée lors des meetings organisés par les partis.
Les partis sont au service d’un leader, un chef de file charismatique qui entraîne l’adhésion, quelle que soit l’orientation qu’il peut prendre. Gaston Flosse a d’ailleurs pu compter sur ses fidèles lors des élections présidentielles en appelant à voter pour Marine Le Pen.
Les programmes ont très peu d’intérêt et peu d’électeurs en prennent connaissance. Tout tourne autour des personnalités plutôt que les enjeux économiques et sociaux malgré leur importance dans le développement de la société.

Aujourd’hui, il est encore prématuré de faire des pronostics sur les élections territoriales 2018. Le premier tour aura lieu le 22 avril, et si second tour il y a, il se déroulera le 6 mai prochain.


Retrouvez les analyses du maître de conférences en sciences politiques à l’Université de la Polynésie, Sémir Al Wardi. Il était l'invité café de Maruki Dury ce mercredi 7 février.