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"De chair et de fer" de Jean-Michel Boré

de chair et de fer

Jean-Michel Boré est touché en 2011 par la mort de Joël de Bermond, un globe-trotter dont le rêve était de faire le tour du monde à tricycle. Il n’y arrivera pas. En 2011, alors qu’il se rendait à Koné, il est fauché par une voiture. Il est la 50ème victime de la route cette année là.

Karine Boppdupont
Publié le , mis à jour le

Touché par le drame, le réalisateur Jean-Michel Boré décide d’en faire un film. Comme de plus en plus de Calédoniens qui s’expriment et réagissent face à la violence routière à laquelle ils sont confrontés au quotidien, ce documentaire répond pour son réalisateur, à une nécessité d’exprimer ses sentiments et d’essayer de comprendre les raisons de cette situation.

Jean-Michel Boré
© Sophie Vuvant | Jean-Michel Boré, le réalisateur

Réalisateur de documentaire pour la télévision n’est pas votre métier, pourtant vous avez voulu faire ce documentaire sur la violence routière, pourquoi ?
Avant 2005, j’intervenais à l’IRD, l’Institut de Recherche pour le Développement comme électronicien, dans les domaines de l’océanographie et de la géophysique. Depuis, suite à plusieurs concours de circonstances, mon métier a évolué vers la réalisation de reportages de vulgarisation scientifique pour le site web de l’IRD. Je travaille habituellement seul, à l’image, au son, au montage et à la réalisation.
« De chair & de fer » est né d’une formation à la réalisation de documentaire d’auteur. Une formation de 3 semaines organisée en octobre 2014, par l’association Ânûû-rû âboro avec l’aide de la province Nord et de la province Sud. A la suite de la formation, des producteurs et Wallès Kotra de France Télévisions se sont positionnés sur mon projet, pour une diffusion dans le magazine des Identités "Itinéraires" en octobre 2015. Réaliser ce documentaire répond à un besoin de réagir suite un événement qui m’a choqué.
Comme de plus en plus de Calédoniens qui s’expriment et réagissent face à la violence routière à laquelle ils sont confrontés au quotidien, Ce documentaire répond à une nécessité d’exprimer mes sentiments et d’essayer de comprendre les raisons de cette situation.
De l’île la plus proche du paradis aux routes les plus proches du cimetière, il n’y a qu’un pas, bien souvent.

Avec quels moyens avez-vous réalisé «De chair & de fer » ?
C’est la seconde fois que je réalise avec l’appui d’une équipe de tournage. 3 productions se sont associées pour cela. DUOL Productions, Jean-Pierre Lagrange Productions et France Télévisions. Jacques Deschamps et Pierre Hanau m’ont accompagné pendant l’écriture du documentaire. Les images sont signées Olivier Gresse. Le son a été capté par Rachid Bachi, l’habillage sonore est de Maxime Brillou et Karine Germain est venue de Lyon pour le montage.
La musique de ce « road movie » est de Karl Baudoin.

Qu’est-ce qui vous a tant interpellé dans ce fait divers ?
En cette fin d’après-midi d’octobre 2011, à la sortie du village de Tontouta, j’ai croisé, pour la seconde fois, Joël de Bermond sur son tricycle. Protégé du soleil, un tissu fluorescent attaché au bout d’un mât permettant de mieux le distinguer, l’apparence de cet homme, m’a donné l’impression qu’il avait parcouru de nombreux kilomètres dans différents pays. J’espérais bien alors le rencontrer une troisième fois, car je montais le lendemain à Poindimié pour  suivre le festival du film documentaire Ânûû-rû âboro.
Mais 3 jours plus tard, c’est une photographie du voyageur en tricycle que je découvre à la Une des Nouvelles Calédoniennes. Joël n’arrivera jamais à Koné où des proches l’attendaient. Ce « fait divers » m’accompagnera tout au long du festival Ânûû-rû âboro. A chaque fois que je sors de la salle de projection, me revient le trajet inachevé de cet homme qui avait plus de 15 000 kms au compteur de son tricycle. Il est la 50ème victime de la route cette année-là.
 
Comment avez-vous choisi les personnes qui interviennent dans votre film ?
Ce sont des rencontres, en toute simplicité et humilité, qui ont amené les personnages présents dans « De chair & de fer ». Des choix, où la raison et le coeur se sont associés avec le souci de comprendre et de partager. Pendant la préparation et le tournage du documentaire, Il y a eu des périodes de doute.
Je me suis demandé quelle légitimité j’avais à mettre en images et en sons, des personnages confrontés à un drame de la route. J’ai ensuite compris que d’en parler, aidait à faire le deuil et à poursuivre le chemin en se tournant vers ceux qui sont là. Les personnages de ce documentaire ont tous apporté, à leur façon, avec leurs mots et leurs silences, une expression qui provient du plus profond d’eux même. De Ducos à Houaïlou, de Pouébo à Prony en passant par le col d’Amieu ou les monts Koghy, les personnages de « De chair & de fer » ont parcouru un chemin intérieur pour arriver là où ils sont aujourd’hui.
 

 
Est-ce que la grande majorité des accidents en Nouvelle-Calédonie est liée à l’alcool ?
Les causes des accidents sont bien connues et rappelées régulièrement. On entend moins souvent parler de problème de société.
Gilles Palix de l’Association de la Prévention Routière m’a mis en contact avec différentes personnes qui interviennent pour sensibiliser et conscientiser. Chacune m’a permis d’avancer dans la compréhension de la situation.
 
Pourquoi être allé sur le sentier des morts ?
Le sentier des morts est commun à toutes les aires coutumières. Avancer sur le sentier jusqu’au passage d’un monde à l’autre, me permet de trouver un environnement pour évoquer les raisons qui engendrent la mort sur les routes de Nouvelle-Calédonie, particulièrement concernant la jeunesse kanak.
Parce que respecter la mort, c’est aussi et surtout respecter la vie.

Est-ce qu’une communauté est touchée plus qu’une autre ?
Il y a des comportements à risque partout et il n’y a pas de statistiques sur la communauté d’origine des accidentés puisque la loi ne le permet pas, mais la jeunesse kanak est fortement touchée. Et cela est devenu « normal ». Mais certaines personnes refusent ce mot, refusent cette « fatalité ». J’ai eu la chance de rencontrer un auteur-compositeur-interprète. Lui et son groupe de musique m’apparaissent comme des éveilleurs de conscience.
 
Quel message aimeriez-vous faire passer à travers ce documentaire ?
Le respect de la vie, surtout sous ces formes les plus vulnérables, vis-à-vis des piétons, des 2 roues, des tricycles, des autres en général. J’espère, comme tous ceux et celles qui participent à limiter les drames de la route, que ce documentaire permettra de modifier la trajectoire d’au moins une personne. Lui évitant
d’être soit responsable, soit victime d’un drame. Alors que j’exprime ma motivation à un des personnages du documentaire, avec un sourire il me répond que ce documentaire va transformer au moins une personne : moi-même. Il avait vu juste.
 
Propos recueillis par Stéphanie Moulin

fiche technique

Réalisateur : Jean-Michel Boré
Productions : DUOL Productions/JPL Production/
France Télévisions
Durée : 52 min
Année : 2015