Boucan

30 Juin 2019

Boucan

Entretien avec Alan Nogues, le réalisateur

alan nogues

Après avoir réalisé une dizaine de documentaires dont "l'île continent", "Terre de métal", "La dernière révolte", le réalisateur Alan Nogues s'attaque au mythe du "Boucan" à travers l'histoire d'une famille calédonienne du 19ème siècle. Rencontre avec le metteur en scène calédonien.

Karine Boppdupont
Publié le


Quelle a été la genèse de ce projet ? Pourquoi cette époque ?

Ce film a pris beaucoup de temps pour arriver à sa forme définitive. Ma première source d’inspiration a été une légende kanak tirée de la région de Canala. Il s’agissait d’un colon planteur de café occupé à défricher une zone de son terrain. Deux kanak viennent alors lui rendre visite pour lui conseiller d’arrêter immédiatement car selon eux cette zone serait « taboue ». Ignorant ces conseils, le colon se retrouve alors persécuté par un lézard, une sorte de totem protecteur du lieu.
Un conte qui nous expose deux visions du foncier en Calédonie. L’une économique, où la terre est perçue comme un outil de production à la rentabilité quantifiable, délimitée par des frontières physiques arbitraires, et l’autre au contraire où la terre est considérée comme un outil de communication avec l’invisible et où la notion de frontière n’obéit pas du tout aux même codes. Le film part en tout cas de cette dualité, mais c’est évidemment une trame de fond.

Pourquoi vous êtes-vous lancé dans la fiction après avoir réalisé des documentaires ?

J’avais besoin de m’éloigner du documentaire et de son aspect factuel pour exprimer quelque chose de plus personnel, je crois, mais aussi de me frotter à un challenge. La fiction est un exercice incroyablement difficile !

Racontez-nous la recherche de décors...

On a eu beaucoup de mal à trouver un lieu adéquat pour le tournage. Quand on situe une histoire au 19ème siècle, le décor doit être impeccable, au plus proche du naturel, sans aucun signe de modernité. Il nous fallait un lieu qui fasse « forêt » mais qui dispose également d’une caférie, et où l’on puisse construire la maison des colons. Autre aspect important, il nous fallait un lieu calme, loin des routes, loin des voisinages bruyants pour toutes les prises son, mais tout aussi crucial : il nous fallait aussi de l’électricité. On a finalement trouvé notre bonheur sur une propriété privée du côté de Gouaro Deva.

L’histoire de ce film sonne étrangement vraie, est-ce que cette famille a  existé?

Aucune archive précise ne mentionne une telle aventure dans l’histoire calédonienne. Mais ce qui est sûr c’est que de nombreux colons se sont véritablement cassés les dents ici. Je crois que j’ai simplement voulu écrire un film qui s’éloigne des scénarios types, ce qui apporte je l’espère une touche de réalisme.

Qu’est-ce qui vous a inspiré lors de la réalisation du film ?

En dehors de la légende kanak mentionnée plus haut, j’ai été marqué par des films comme « There will be blood » pour son réalisme historique, ou de « Shining » pour l’aspect huis-clos et la figure inquiétante du père.

Pourquoi ce titre « Boucan » ?

Le Boucan c’est un concept un peu fourre-tout pour parler de magie noire en Calédonie et dans d'autres pays. Se faire emboucaner, c’est s’attirer la malveillance d’une personne proche des arts occultes, qui aurait le pouvoir de faire du mal à distance. C’était pour moi un choix visant à orienter la vision du spectateur.
J’ai voulu faire réfléchir sur cette notion de mauvais œil, de « sorcellerie » en lui apportant un éclairage qui s’éloignerait des films d’horreur et lorgnerait plus sur une vision psychologique et culturelle du phénomène. Mais je brouille les pistes, il y a dans mon personnage une bonne dose de paranoïa, et un contexte historique particulier, ce qui rend l’interprétation assez difficile.

Pourquoi un personnage principal si dur ?

Je voulais dépeindre le caractère d’un homme du 19ème siècle. Avec nos codes du 21ème, on pourrait effectivement penser que c’est un personnage odieux, mais tout ce qu’il dit, tous les choix qu’il fait, sont dictés par la situation. Rien n’est dit ou fait par hasard ou encore gratuitement. Il a des contraintes, des objectifs, et surtout des peurs, la peur d’échouer. Il est isolé. Il n’a littéralement pas d’autre choix que d’être ainsi. Je me suis simplement efforcé d’être réaliste. Oui il est machiste, probablement raciste, mais le contexte de l’époque était autrement plus dur qu’aujourd’hui.

Quel est le message du film « Boucan » ?

Je laisse au spectateur la liberté d’y voir ce qu’il voudra. Ce film est construit de manière ouverte. Il y a plusieurs possibilités.