« Cleverman » invente le super-héros aborigène

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La chaîne publique australienne ABC frappe un grand coup avec cette série, qui a été acclamée à la dernière Berlinale. « Cleverman » mêle la science-fiction au Temps du Rêve, avec une touche de film d'horreur, et des acteurs qui jouent dans une langue aborigène.

Caroline Lafargue ABC Radio Australia pour NC1ère Publié le , mis à jour le

La première saison de "Cleverman" est diffusée en prime time sur ABC depuis début juin. Cette co-production avec le studio américain Sundance, en collaboration avec Weta Workshop, le studio néo-zélandais auteur des effets spéciaux du "Seigneur des anneaux", est un OVNI télévisuel. 80% du casting est composé d'acteurs aborigènes, et les Poilus parlent Gumbaynggirr, une langue indigène de la Nouvelle-Galles du Sud, qui avait quasiment disparu. Mais une poignée d'anciens ont réussi à la sauver.  

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| Hunter Page-Lochard interprète le rôle de Cleverman. Il est le fils de Stephen Page, le directeur artistique de la compagnie de danse Bangarra.

 

Une série futuriste sur la crise d'identité, le racisme et même la rétention des demandeurs d'asile…

L'action se passe dans une ville australienne, dans un futur assez proche. La société est composée de deux groupes: les humains (Blancs et Aborigènes), et les Poilus, des créatures couvertes d'une toison touffue et animées d'une force surhumaine. Pourtant, ils sont considérés comme des sous-hommes, et enfermés dans « la zone », car ils sont jugés dangereux.
 
« Les Poilus apparaissent dans les récits de beaucoup de peuples aborigènes, souligne Ryan Griffen, le créateur de la série, lui-même Aborigène du peuple Gamilaraay, en Nouvelle-Galles du Sud. Et chaque peuple a une version différente. Dans certains peuples, les Poilus sont décrits comme des forts, effrayants, des voleurs d'enfants, mais parfois les poilus sont sympathiques. Nous les scénaristes de la série, on voulait inventer une créature qui représente l'Autre. Donc on s'est inspirés des Poilus décrits par les 4 peuples aborigènes qui nous ont donné la permission de revisiter leurs mythes. » 
 
Plusieurs commentateurs australiens voient dans le ghetto des Poilus une référence très claire à la politique de l'immigration de l'Australie, qui consiste à placer les demandeurs d'asile en rétention – mais aucun n’y voit une référence au placement des Aborigènes dans des réserves. 
 
 

Ryan Griffen: « J'ai créé un super-héros aborigène auquel mon fils puisse s'identifier »

 
Koen, un jeune barman aborigène, arrondit ses fins de mois en offrant aux Poilus des logements clandestins en dehors de la zone, puis en les dénonçant aux autorités, qui lui versent une récompense. Dans ce monde du futur, il y a un représentant du passé: le Cleverman. Au début de la série, c'est l'oncle de Koen, Uncle Jimmy, qui est doté des pouvoirs surnaturels du Cleverman.
 
Comme pour les poilus, Ryan Griffen s'est directement inspiré des récits aborigènes: « Le Cleverman a un rôle spirituel très élevé dans beaucoup de peuples aborigènes. En quelque sorte, il est l'intermédiaire entre le Temps du Rêve et la réalité, donc c'est un homme d'une très grande spiritualité, je le décris souvent comme le Pape du Temps du Rêve, c'est quelqu'un qui est choisi pour devenir le sage d'un peuple. Beaucoup de peuples aborigènes ont un Cleverman, mais les histoires sont un peu différentes d'un peuple à l'autre. » 
 
Dès le premier épisode, Uncle Jimmy, épuisé par sa mission de Cleverman, se laisse dévorer le coeur par le Namorrodor, un monstre sorti tout droit de la mythologie d'un peuple aborigène du Territoire du Nord. Petit à petit, Koen découvre qu'il a hérité des supers pouvoirs d'Uncle Jimmy. Koen le Cleverman semble être le seul rempart contre le Namorrodor, qui dévore d'autres victimes. Ces crimes sont attribués aux Poilus.  « J'ai eu l'idée de cette série parce que je voulais créer un super-héros aborigène auquel mon fils puisse s'identifier et qui lui donne de la force », explique Ryan Griffen. 

 
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| Des policiers arrêtent Djukara (joué par Tysan Towney), un Poilu qui est sorti clandestinement de « la zone ».

 

Rivalité entre deux frères aborigènes: l’un habité par sa culture, l’autre coupé de ses origines 

Koen sera donc le nouveau Cleverman, un rôle dont il ne veut pas, mais que son demi-frère, Waruu, avait toujours rêvé d'endosser. « Waruu est enfermé en vase clos dans sa culture, et Koen, qui s'est éloigné de sa culture, il ne ressent pas de lien avec sa culture. Et ce personnage reflète ma propre vie, comment j'ai finalement compris mon héritage aborigène, et comment je le transmets à mon fils, raconte Ryan Griffen. Ces 2 frères si différents me permettent de montrer la mauvaise et la bonne façon d'être en lien avec sa propre culture. Dans notre série, les pouvoirs du Cleverman augmentent au fur et à mesure qu'il se rapproche de sa culture et comprend le Temps du Rêve. C'est un récit d'initiation et aussi l'histoire de la recherche de son identité. » 
 

Vous ne comprenez pas tout à “Cleverman”? C’est normal... et ce n'est pas grave

"Cleverman" est une série haletante mais fort complexe. La narration n'est pas traditionnelle. L'histoire commence 6 mois après l'arrivée des poilus. On apprend par ailleurs qu'ils sont en Australie depuis 80 000 ans, donc qu'ils sont arrivés bien avant les Aborigènes, mais on ne sait pas pourquoi, tout à coup, ils posent un problème à la société.
 
Ryan Griffen, sur les raisons de cette ellipse: « C'est un point qui est très controversé. Il y a une raison culturelle à cela: quand nos vieux nous disent "ne va pas sur cette colline, elle est habitée par les Poilus", comme on respecte nos vieux, on écoute l'histoire et on ne pose pas de question. On nous dit que les Poilus ont toujours vécu sur cette colline, bon ben c'est un fait accompli. Ça devient compliqué quand il s'agit de transposer ces histoires à l'écran, parce que les téléspectateurs veulent savoir d'où viennent ces créatures. » La série a beau être exigeante, elle est aussi divertissante et bourrée d’action. C’est un succès. ABC et Sundance ont confirmé qu’une deuxième saison serait produite.