Nucléaire: comment l'Australie retraite ses déchets

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© ANSTO | Le réacteur OPAL, opéré par l'ANSTO, et inauguré à Lucas Heights en 2007, sert à la recherche scientifique et à la production de médicaments radiopharmaceutiques (radioisotopes).

Pour la première fois, des déchets nucléaires ont été rapatriés en Australie. Cette situation déclenche un débat national sur l’avenir de l’industrie nucléaire et le meilleur mode de stockage des déchets radioactifs.

Caroline Lafargue (ABC/Radio Australia) Publié le , mis à jour le

25 tonnes de déchets radioactifs retraités en France sont arrivées au port de Kembla, près de Sydney, dimanche matin. Il s’agit du combustible usé accumulé en plus de quarante ans d’utilisation du réacteur Hifar, mis en service par l’Australie en 1958. C'est la première fois que des déchets nucléaires sont rapatriés dans le pays. Leur retour déclenche un débat national sur l’avenir de l’industrie nucléaire et le meilleur mode de stockage des déchets radioactifs.
 

L'Australie ne produ​it pas d'électricité nucléaire 

Mais l’ANSTO mène des activités de recherche à Lucas Heights, grâce à l’unique réacteur du pays, baptisé Opal, qui a remplacé Hifar en 2006/2007.
 
Grâce à la génération de neutrons, les chercheurs développent des matériaux plus résistants, plus légers, qui servent pour fabriquer les avions. Opal sert aussi à ”doper” des cristaux de silicium par irradiation neutronique, afin d’obtenir des composants utilisés dans les ordinateurs,  caméras, etc.
 
Mais le réacteur Opal est principalement utilisé pour fabriquer des radioisotopes médicaux, qui émettent des ondes radioactives, et aident les médecins dans le diagnostic et le traitement des lésions musculaires, des maladies cardio-vasculaires, et surtout des cancers.
 

Le stockage des déchets radi​oactifs

Actuellement, la plus grande partie des déchets sont principalement enfouis sur le site de Lucas Heights, et à Woomera, un endroit très isolé dans le nord de l’Australie du Sud. Ce sont aussi les déchets les plus radioactifs , issus de l’activité du réacteur: des résines échangeuses d’ions, les extrémités en aluminium des barres de combustible, etc.
 
Le reste se trouve dans près d’une centaine d’hôpitaux et d’universités dotées de laboratoires de physique nucléaire. Il s’agit de déchets faiblement radioactifs, par exemple du papier, des lunettes de protection, des gants, utilisés dans le cycle de production des radioisotopes.  
 

Le retour des combustibles retraités par Arev​a en France

Entre 1999 et 2004, l’Australie a envoyé 25 tonnes de combustible irradié extrait du coeur du réacteur Hifar à l’usine de retraitement d’Areva, à La Hague, dans le nord de la France. L’île-continent n’a en effet pas la capacité de retraiter elle-même ses déchets hautement radioactifs.
 
De retour en Australie, ce combustible désormais vitrifié, c’est-à-dire incorporé dans une matrice de verre stable, a été stocké dans une annexe flambant neuve aménagée par l’Agence australienne des sciences et technologies nucléaires (ANSTO) dans son grand complexe nucléaire de Lucas Heights, une banlieue de Sydney, située à 30 km au sud-ouest du centre-ville.  
 
La solution est temporaire, prévue pour 20 ans au maximum. Car le gouvernement australien ambitionne de rassembler tous les déchets nucléaires du pays dans un nouveau centre. Le site est en cours de sélection. Le gouvernement mène actuellement des consultations publiques sur six terrains de 100 hectares, en Australie du Sud, dans le Territoire du Nord, dans le Queensland et en Nouvelle-Galles du Sud. Les propriétaires de ces terrains se sont portés volontaires pour héberger le futur centre des déchets radioactifs. Le site final doit être désigné en mai 2016, pour une mise en service en 2021.
 

L’Australie a-t-elle besoin d’un nouveau site de stocka​ge des déchets?

Pour Ben Heard, « Lucas Heights est avant tout un centre scientifique, il n’est pas fait pour stocker des déchets radioactifs, ce n’est pas une bonne solution de long terme, et il faut regrouper tous les déchets pour mieux les gérer, cela n’a que trop tardé. » Ce consultant en environnement, pro- nucléaire, et doctorant à l'université d'Adelaide, siège  au comité indépendant nommé par le gouvernement libéral pour choisir le site du futur centre national de stockage des déchets radioactifs. Ben Heard est aussi l’un des plus ardents partisans de la construction de centrales nucléaires en Australie.  
 
Depuis 25 ans, toutes les tentatives des gouvernements australiens successifs ont échoué. En juin 2014, Canberra a du abandonner l’option de Muckaty, un ancien ranch situé sur des terres sacrées aborigènes, dans le Territoire du Nord, face à la résistance des propriétaires coutumiers indigènes, qui reprochaient au gouvernement de ne pas les avoir consultés. Depuis, il a changé de méthode, et mise sur le volontariat des propriétaires terriens. Ils sont prêts à vendre leur terrain au gouvernement fédéral.
 
Mais cela ne suffit pas. Canberra doit en plus obtenir l’accord des riverains du site. La communauté recevra 10 millions de dollars de compensation. Mais d’ores et déjà, dans certains sites présélectionnés, comme à Kimba et à Sally’s flat, les riverains refusent en bloc l’enfouissement des déchets radioactifs près de chez eux. Ils ont l’impression que leur village va servir de dépotoir nucléaire, et s’inquiètent des risques. « Les déchets ne représentent aucun danger, je les ai approchés de près, ils sont très bien retraités. Ceci étant, c’est vrai que c’est un peu contradictoire: le gouvernement dit que le stockage est sans risques, mais en même temps il recherche un site isolé, loin des villes », explique Ben Heard.
 
Les six sites potentiels sont tous situés dans des zones vraiment reculées, ou rurales, près de petites bourgades, des endroits choisis pour leur climat sec et leur stabilité géologique, et, ajoute Ben Heard, « parce qu’ils ne seront pas convoités, dans 10, 20, ou 100 ans, par des promoteurs immobiliers ou par des industriels, comme cela aurait été le cas si on installait le site en zone urbaine ».
 

Il n'y a pas d'urgence, selon les écologistes

De leur côté, les anti-nucléaire australiens militent pour la poursuite du stockage des déchets radioactifs par l’ANSTO sur le site du réacteur, à Lucas Heights. « La sécurité y est optimale, il y a des policiers, des chiens, et la plus grande concentration d’experts du nucléaire du pays », souligne David Sweeney, chargé du dossier nucléaire à l’association écologiste Australian Conservation Federation (ACF). Paradoxalement, le futur transfert des déchets radioactifs dans un centre rural voire dans l’Outback crée des remous. Mais en revanche, leur présence à Lucas Heights, en zone urbaine, à 30 km du centre-ville de Sydney, n’émeut pas les riverains.
 
« Les Australiens ont accepté la présence de ce réacteur, parce que cela crée des emplois », reconnaît David Sweeney, qui, lui aussi, siège au comité indépendant nommé par le gouvernement pour choisir le site. Le militant anti-nucléaire est en faveur du stockage des déchets retraités en France à Lucas Heights, un moindre mal selon lui: « cela nous laisse 20 ans pour faire ce qui n’a jamais été fait dans ce pays: mener une véritable consultation publique, créer une commission nationale, sur la gestion des déchets nucléaires. L’ACF n’est pas fixée sur une méthode de stockage en particulier, ce qu'on veut, c'est qu'il y ait un vrai consentement populaire. »
 

Médecine nu​cléaire: le volume des déchets va augmenter

Chaque année l'Australie génère 40 mètres cubes de déchets radioactifs, alors que la France en produit 25 000. Les déchets australiens pourraient remplir seulement deux piscines olympiques.
 
Mais le volume des déchets est appelé à augmenter très vite car l’Australie ambitionne de devenir un grand pays exportateur de radioisotopes médicaux (Molybdène 99), principalement vers les pays émergents d’Asie, qui se mettent à la médicine nucléaire. L’ANSTO est en train de construire une nouvelle annexe à Lucas Heights, qui produira industriellement des radioisotopes dès 2016. Et pour retraiter les déchets issus du nucléaire médical, une nouvelle usine sera mise en service, toujours à Lucas Heights, d’ici la fin 2017. Elle utilisera la technologie “synroc” pour reconditionner les déchets radioactifs. Il s’agit d’une invention australienne, mise au point par le Pr. Ted Ringwood, à l’université nationale australienne en 1978. Le procédé “synroc” (en français: roche synthétique) consiste à figer/piéger les matières irradiées dans un mélange, un peu comme un mélange à béton, qui se transforme en “roche” une fois chauffé.
 
« Aucune association écologiste en Australie n’est contre la médecine nucléaire, évidemment! En revanche, l’ACF, partage le point de vue de l’association australienne pour la santé publique  et de l’association médicale pour la prévention des guerres: nous n’avons pas besoin d’un réacteur pour produire des radioisotopes », estime David Sweeney. Le militant anti-nucléaire affirme que l’Australie pourrait utiliser des accélérateurs de particules, qui génèrent moins de déchets.
 

“Cheval de Troie” ou opportunité économique: les déchets radioactifs venus de l’étranger

Aux déchets domestiques de l’Australie pourraient s’ajouter du combustible usé venu de pays étrangers. Une commission royale d’enquête planche actuellement sur le sujet en Australie du Sud, en même temps que sur l’opportunité de lancer le pays dans la production d’électricité nucléaire. Ben Heard a présenté un projet de recyclage de ce combustible étranger pour en tirer de quoi alimenter de futures centrales nucléaires en Australie du Sud. Si les écologistes ne croient pas un instant que les Australiens accepteront des centrales nucléaires sur leur sol, ils craignent en revanche que l’Australie du Sud accueille du combustible irradié d’autres pays, pour le stocker et/ou le retraiter. Cf. notre article "L'Australie, futur dépotoir des pays nucléarisés?"