Ancien professeur de lettres classiques, le Martiniquais Joseph Jos a été également, au cours de sa carrière, conseiller culturel de l’Ambassade de France à Panama, ainsi que chargé de cours de littérature à l’Université de Panama et de la formation des professeurs panaméens de français.
 
C’est durant son séjour au Panama qu’il s’intéresse à l’histoire des travailleurs venus des Antilles françaises pour creuser sur le gigantesque chantier du canal. Ses recherches, qui s’étaleront sur cinq ans, déboucheront sur l’écriture de "Guadeloupéens et Martiniquais au Canal de Panama, histoire d’une émigration", paru en 2004 aux éditions L’Harmattan. Entretien à l'occasion de la commémoration du centenaire du Canal de Panama, le 15 août. 
 
Combien de Guadeloupéens et de Martiniquais environ ont participé à la construction du Canal de Panama ?
Joseph Jos : On chiffre à 25.000 les contrats qui ont été accordés par les Américains aux Guadeloupéens et aux Martiniquais. Mais il y avait tous ceux qui rejoignaient le Panama par des moyens clandestins et qui ont quand même participé à la construction du canal. Avec eux le nombre total des travailleurs guadeloupéens et martiniquais avoisine les 50.000 personnes durant tout le temps du percement, entre 1904 et 1914. Il y avait des terrassiers, des manœuvres, mais aussi des cuisiniers, des boulangers, des vigiles, et d’autres métiers.
Notez que la construction du Canal de Panama offre le plus bel exemple de coopération internationale caribéenne. Outre les Guadeloupéens et les Martiniquais, il y avait des Jamaïcains, Trinidadiens, Haïtiens, Barbadiens… Malheureusement tout cela n’était pas au bénéfice des Caribéens.
 

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Le Martiniquais Joseph Jos, auteur de "Guadeloupéens et Martiniquais au Canal de Panama" DR
Dans quelles conditions sont arrivés ces travailleurs ?
Joseph Jos (photo ci-contre) : Les premiers Guadeloupéens et Martiniquais qui ont travaillé sur le Canal de Panama sont arrivés en 1851, d’abord pour la construction de la voie ferrée par les Britanniques qui voulaient relier océans Atlantique et Pacifique. Au début c’étaient surtout des Martiniquais. Et dans l’histoire de la construction du canal il y a environ trois travailleurs martiniquais pour un guadeloupéen. Les premiers Martiniquais au Panama venaient pour la pêche. Lorsqu’ils ont appris que la construction du canal demandait de la main d’œuvre ils sont venus travailler sur le chantier.
Précisons également que des Martiniquais qui avaient été embauchés à la construction du Canal de Suez en Egypte par la compagnie de Ferdinand de Lesseps sont venus travailler avec ce dernier au Panama à partir de 1881, pour le volet français du projet, repris ensuite par les Américains à compter de 1904. A partir de cette date, on a un recensement exact des contrats qui ont été faits aux travailleurs guadeloupéens et martiniquais, année par année. En 1905 par exemple, on trouve exactement 2.887 Martiniquais sur le chantier. C’est l’année où l’on trouve le plus de Martiniquais qui y travaillent.
 
Comment les Américains recrutaient-ils ?
Les Américains arrivaient en promettant aux ouvriers 90 cents par jour pour un contrat de 500 jours, incluant nourriture, logement et rapatriement au terme du contrat. C’était donc tentant.
Il faut savoir que depuis 1885, les crises sucrières successives de la canne à sucre avaient réduit au chômage la plupart des ouvriers agricoles guadeloupéens et martiniquais. De plus, en 1902 le volcan de la Montagne pelée avait détruit la ville de Saint-Pierre en Martinique et toute la campagne environnante, augmentant encore le chômage dans cette île.
 
Que s’est-il passé pour les émigrés antillais à la fin de la construction du canal ?
Le 15 août 1914, le canal est fini. Les Américains licencient tous les ouvriers, à leur manière : sans indemnités de licenciement, sans pension, sans retraite. Par ailleurs, profitant du déclenchement de la Première Guerre mondiale, les Américains affectent les fonds prévus pour le rapatriement des Antillais à d’autres projets. Les travailleurs vont donc être obligés de se débrouiller sur place. Ils s’installeront au Panama pour la majorité.
A l’heure actuelle, on compte entre 60.000 et 70.000 descendants de Martiniquais et de Guadeloupéens vivant au Panama et qui possèdent la nationalité de ce pays. On trouve ainsi les patronymes Dumanoir et Paterne par exemple. A l’époque de la construction du canal, certains avaient fait venir leur famille, d’autres avaient épousé des Panaméennes. La grande majorité de cette communauté vit à Panama City et à Colon et exerce principalement dans l’artisanat et le commerce. Elle continue d’utiliser le français et le créole.
En 1992, le gouvernement du Panama a officiellement déclaré que l’émigration des Guadeloupéens et des Martiniquais faisait partie l’histoire du pays. Un cimetière antillais a même été érigé en monument historique national pour exprimer la gratitude du peuple panaméen.