« L’abolition telle qu’elle a été votée le 4 février 1794 est une abolition qui a été imposée par la victoire des esclaves de Saint-Domingue », précise Marcel Dorigny, professeur d’histoire à Paris VIII, dans l’entretien qu’il nous a accordé. « Cette abolition, la première dans toute l’histoire, a été remise en cause en 1802. Cédant à la pression des colons, Bonaparte a rétabli l’esclavage. Mais à Saint-Domingue, ça n’a pas fonctionné. Pourtant 55.000 hommes avaient été envoyés, soit la plus grande expédition française en Outre-mer avant le XXe siècle. La masse des esclaves à Saint-Domingue, soit 500.000 personnes, rendait en fait impossible le rétablissement de l’esclavage par les armes ».
 
« Rappelons également que cette indépendance a été autoproclamée », explique Marcel Dorigny. « Ce sont les Haïtiens seuls qui proclament leur indépendance. Il n’y a ni accord ni traité. Et la France de Bonaparte ne reconnaît pas l’indépendance de cette île, qu’elle continue à appeler Saint-Domingue. En 1815, les puissances européennes rassemblées à Vienne reconnaissent les droits de la France sur Saint-Domingue. C’est la logique du droit colonial. » (Voir la suite de l’entretien dans la vidéo ci-dessous). Le 210e anniversaire de l’indépendance d’Haïti et le 220e anniversaire de la première abolition de l’esclavage en 1794 seront les thèmes de la Journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leur abolition le 10 mai. 
 

VIDEO. L’historien Marcel Dorigny raconte la saga de l’indépendance de Saint-Domingue, qui devient Haïti le 1er janvier 1804.

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La question de la restitution des dédommagements payés par Haïti à la France

 
« Ce problème de la restitution a été formulé au début des années 2000 », souligne Marcel Dorigny. « Il faut savoir qu’il n’y a jamais eu de demande officielle de restitution de la part d’Haïti (du montant de l’indemnisation versée à la France après l’indépendance en 1804, soit 90 millions en francs or de l’époque, ndlr). Ni sous le président Aristide, ni sous le président Préval, ni aujourd’hui sous Michel Martelly. »

« Pourquoi n’y a-t-il pas eu de demande officielle ? Parce que le traité de 1838 signé avec la France est un traité diplomatique incontestable. A mon avis il n’y aura jamais de demande », affirme l’historien. Pour rappel, les sommes déboursées par Haïti n’ont pas alimenté le Trésor public français, mais elles ont été versées à la Caisse des dépôts et consignations qui a été chargée de rembourser les colons. « Il y a 22.000 dossiers d’indemnisations aux archives des Outre-mer à Aix-en-Provence », relève Marcel Dorigny.
 
« Toutefois on ne peut pas nier que la France a imposé à Haïti le remboursement d’une dette, ce qui n’a pas été fait pour d’autres colonies au XXe siècle. Alors que faire ? Au début des années 2000 j’ai fait partie de la commission présidée par Régis Debray qui a travaillé sur cette question de la restitution de la dette. Pour nous la solution c’est la coopération. »
« Alors faut-il accélérer le processus coopératif ? » s’interroge Marcel Dorigny (photo). « Je pense que oui », répond-il, « la France doit jouer un rôle en Haïti dans l’éducation, la culture, la science, les infrastructures, etc., d’autant qu’Haïti est le premier et le seul Etat francophone indépendant des Amériques, même si la majorité des gens parlent créole. »