Montagne d’Or en Guyane : "oui, il y a des préoccupations" reconnait Michel Jebrak

Or
© AFP | Mineurs guyanais sur un site d'or industriel légal

Français d’origine mais devenu canadien, le géologue de l’université du Québec à Montréal travaille sur le volet formation professionnelle du projet minier de Montagne d’Or en Guyane. Michel Jebrak en souligne l'impact social dans une région qui veut sortir du chômage de masse.

Alain Jeannin
Publié le , mis à jour le

Dans une interview à l’Usine Nouvelle vous dites : « Une mine c’est une industrie à la campagne ». Dans le cas du projet minier Montagne d’Or en Guyane, on a envie d’ajouter que l’industrie c’est aussi une mine de problèmes, y compris pour le directeur chargé de la formation aux métiers de la mine ?
Michel Jébrak : Oui, il y a des préoccupations vis-à-vis de ce projet ! Et c’est naturel : un projet nouveau suscite toujours des questions. Mais dans le cas présent, l’industrie, c’est plutôt une mine de solutions ! Face à un chômage de masse, la natalité la plus forte de France, et des besoins immenses pour l’éducation, la santé, les transports, la valorisation locale des richesses d’un territoire représente une véritable opportunité. C’est l’essence même du projet Montagne d’Or : valoriser grâce à un investissement privé les ressources en or de la Guyane et transformer ainsi les richesses dormantes de la terre en activités créatrices de valeur pour les hommes et les femmes de Guyane aujourd’hui.

Vous décrivez le projet minier Montagne d’Or comme un « starter » qui va permettre de poursuivre l’industrialisation de la Guyane et surtout qui va donner du travail aux gens, deux affirmations que les opposants au projet rejettent ne voyant qu’une horreur environnementale. Que répondez-vous ?
Bien conçue, une mine constitue toujours un élément de démarrage industriel et économique. Les exemples abondent sur la planète, sur tous les continents et à toutes les époques. Une mine d’or, c’est des dizaines de métiers très différents, souvent technologiques, qui permettent de construire un vivier d’expertise local, par exemple dans le transport, la mécanique, la chimie, l’informatique, la géologie, et l’environnement ! Les opposants mettent l’accent sur un aspect évidemment important de cette exploitation à ciel ouvert, l’impact environnemental. Aujourd’hui, l’essentiel de la production d’or en Guyane vient de l’orpaillage clandestin avec des impacts majeurs sur l’environnement et la santé humaine et sans aucun bénéfice pour les Guyanais. Une mine moderne, viable, durable et responsable, intégrée dans son environnement qui prévoit de réhabiliter les sites détruits par l’orpaillage illégal à proximité, au titre des mesures compensatoires, bénéficiera à contrario à l’ensemble des guyanais.

Montagne d’Or ce sera une grande mine à ciel ouvert de 2,5 kilomètres de long, vous avez l’expérience des méga-mines canadiennes et vous en connaissez les impacts sur l’environnement, qu’est ce qui pourrait faire penser qu’en Guyane il en sera autrement ?
Au regard des exploitations internationales, la mine de Montagne d’or est une mine moyenne. La mine de Merian qui vient d’ouvrir au Surinam, est deux fois plus grande. Il y a eu des impacts. Mais comme toutes les industries, les mines ont fait des progrès : elles gèrent mieux leur impact dès le démarrage des travaux, planifient leur fermeture longtemps à l’avance. La règlementation européenne qui s’applique en Guyane est la plus stricte du monde. L’objectif est de construire en Guyane une mine qui devienne une référence en termes de bonnes pratiques.
 
Drainage acide, risque de rupture des digues, utilisation de cyanure et risque d’inondation et donc de pollution massive, vous pouvez comprendre que cela fasse peur…
Un projet minier est d’abord une opportunité puisqu’il va apporter des emplois, du savoir et de la richesse. Mais l’information porte souvent sur ce qui ne fonctionne pas… En réalité, la très grande majorité des mines opèrent pendant des années sans problème et seuls les problèmes sont médiatisés. De plus, l’industrie minière s’améliore en permanence : il y a 20 ans, on ne savait pas comment contrôler le drainage acide et certains ouvrages étaient mal dimensionnés : ce n’est plus vrai aujourd’hui. Par le passé, le cyanure a parfois été utilisé sans un contrôle rigoureux mais les accidents ont servi de leçons et les normes sont devenues draconiennes.  Aussi, les accidents, même si ce sont des exceptions, ont été largement médiatisées, et il est naturel que l’on s’en inquiète. La meilleure réponse à ces préoccupations, c’est d’abord le respect des normes de qualité les plus exigeantes pour l’industrie et c’est aussi de communiquer en toute transparence sur les enjeux et les meilleurs pratiques.
 
Le WWF a choisi de souligner le coût des 750 emplois directs. Selon l’association, réputée pour son sérieux, 760.000 euros par emploi pour l'Etat, que vous inspirent ces chiffres ?
En premier lieu, les 750 emplois ne concernent que les emplois directs. Pour être juste sur les chiffres de l’emploi il convient d’ajouter environ 3000 emplois indirects et induits. Qui peut prétendre que les marchés de sous-traitance prévus à hauteur de 1,14 milliard d’€ sur la durée du projet ne vont pas créer d’emplois ?
En second lieu, le projet ne bénéficie d’aucune subvention. Une subvention est une somme d’argent attribuée à un bénéficiaire spécifique en vue de lui permettre, dans la plupart des cas, de faire émerger un projet non rentable immédiatement. Les principales critiques émises à l’égard des subventions sont d’ailleurs qu’elles conduisent souvent à des distorsions de concurrence. Nous ne sommes pas dans cette situation, nous ne bénéficions d’aucun privilège de cette sorte. La loi prévoit que les entreprises agricoles, industrielles, commerciales et artisanales implantées dans un DOM, réalisant des investissements productifs neufs, peuvent bénéficier d'un crédit d'impôt. Cette mesure permet de compenser les surcouts dûs à ces investissements en raison de leur localisation géographique.  Nous allons, comme la loi le prévoit également, bénéficier de la Contribution au Service Public de l’Électricité (CSPE) qui est destinée à compenser les surcoûts liés aux charges de service public de l’électricité (dont 71% sont dus au soutien à la production d’ENR) dans les parties du territoire non interconnectées au continent (ZNI). Il ne s’agit donc en aucun cas de subventions, mais de compensations de surcoûts incontestables liés à des contraintes spécifiques que l’industriel doit supporter comme le financement de 120 Km de route et de 105 Km de ligne à haute tension, et des couts de construction plus élevés.
 
De nombreux élus soutiennent le projet industriel, pour eux, la Guyane ne peut pas rester « sous cloche », et figée face au chômage de masse. Votre réponse c’est la construction d’un écosystème de formation, en clair ?
Un grand projet industriel comme Montagne d’Or, c’est une belle opportunité de développement de l’offre de formation dans le domaine de la mine. C’est l’occasion de construire ce qui n’a jamais été fait en Guyane, soit le développement d’une vraie expertise locale. Les besoins sont immenses. Et il faut les penser à la fois de manière ouverte et dans la durée :
Une formation ouverte, cela veut dire qu’il faut des jeunes guyanais pouvant intervenir dans différents secteurs, géologique, minier, environnemental : un technicien d’analyse des métaux peut par exemple travailler aussi bien dans une mine que dans le traitement des eaux usées. Nous favorisons donc des formations ouvertes qui ne se limitent pas seulement à un projet particulier, mais qui pourront faire leur marque aussi bien dans les services publics que dans l’industrie. 
Une formation dans la durée, c’est une formation qui prépare à différentes évolutions de carrière : une formation qui donne des bases plutôt que des recettes immédiates, une formation utile au-delà du premier emploi.
De telles formations requièrent évidemment une collaboration entre les différents acteurs de la formation afin qu’elles dépassent l’ambition d’un seul projet.
 
L’industrie minière fait peur, elle est responsable de dégâts environnementaux, peut-elle changer ? Pour Nordgold, actionnaire majoritaire de Montagne d’Or, ne s’agit-il pas de faire de la Guyane sa « vitrine environnementale », pour améliorer son image de compagnie minière ?
L’industrie minière fait peur surtout quand on ne la connait pas. Si on apprend à la connaître, sans a priori idéologique, on comprend vite qu’elle répond d’abord aux besoins des consommateurs, à leur demande quotidienne d’objets de toute sorte. Contrairement aux mythes, les impacts environnementaux ne sont pas la règle : une mine efficace et responsable, c’est une mine à faible impact, soucieuse de la sécurité, de la protection de l’environnement et de son intégration économique et sociale. La bonne nouvelle, c’est que les compagnies minières, et en particulier les plus grandes, sont aujourd’hui en compétition pour exceller dans ces domaines.

Montagne d’Or n’est-ce pas d’abord une « mine de polémiques » comme le souligne l’Obs ?
Montagne d’Or, c’est un grand projet industriel pour la Guyane. C’est un projet structurant qui bénéficiera aux Guyanais. Il est normal qu’il soit l’objet de débats puisqu’il s’inscrit dans une perspective de développement régional, face à certains qui préféreraient conserver la Guyane sous cloche ou sous perfusion… Il fallait d’abord préciser le projet, valider sa faisabilité technique et économique. Les études d’impact, lancées il y a trois ans, seront finalisées en fin d’année. Le grand débat public qui s’annonce sera l’occasion de sortir de la polémique, d’échanger sereinement sur les enjeux du projet afin qu’un consensus se dégage autour de ce projet.  C’est clairement le souhait de Compagnie Montagne d’Or et de la quasi-totalité des guyanais...

Un contexte économique et social sous tension

Emmanuel Macron est arrivé ce jeudi en Guyane. Le chef de l'Etat, passe environ 48 heures sur place. Il est notamment accompagné du président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker et de plusieurs ministres, Gérard Darmanin (Comptes publics), Annick Girardin (Outre-mer), Jean-Michel Blanquer (Education).

A 7.000 km de Paris, le territoire, grand comme le Portugal (83.000 km2) pour environ 254.000 habitants cumule difficultés et retards : immigration clandestine massive venant du Brésil, du Surinam ou d'Haïti, insécurité croissante, communes enclavées, services de santé défaillants, système scolaire inadapté, taux de chômage très élevé (23%). Aussitôt après son arrivée, Emmanuel Macron s'est rendu à Maripasoula (sud-ouest à la frontière fluviale du Surinam), la plus vaste commune française, soumise à une très forte pression migratoire. L'intérieur du territoire est également le théâtre de l'orpaillage clandestin, qui accroît l'insécurité et provoque des problèmes de pollution des cours d'eau.