POURQUOI RIEN NE MARCHE A MAYOTTE ? Lettre ouverte du Comité Mayotte Département (COMADEP) aux Elus Mahorais

Comadep
Nassufdine MOHAMED, président du Comité Mayotte Dévéloppement

 " Pourquoi rien ne marche à Mayotte ? Que faire face au désert médical ? Pourquoi un manque d'entente politique ? Comment combler
l' absence de volonté politique pour un nouveau cap ? "
Voilà des sujets sur lesquels Nassufdine MOHAMED , président du COMADEP invite à la réflexion.

Emmanuel Tusevo
Publié le , mis à jour le


 Lettre ouverte du président du Comité Mayotte Département (COMADEP), Nassufdine MOHAMED aux élus Mahorais

     
 Je tiens à rassurer qu'il s'agit d'un constat, car nos élus ont encore la possibilité de changer les choses avec l'aide de l’État s'ils en ont la volonté. En tant que citoyen, je n'ai que 2 moyens pour espérer obtenir un vrai changement de gouvernance  :

·le 1er, voter contre l'élu sortant à chaque occasion qui se présente (les élections), car il n'a rien fait pendant son mandat. Ceci a comme conséquence de renouveler tout le temps la classe politique avec le même lot d'immobilisme et de déception.

·le 2ème, exprimer haut et fort ma déception lorsque je constate que les promesses faites pendant la campagne ne sont pas tenues.
Si, même les anciens sénateurs partagent nos inquiétudes, c'est que l'heure est grave. Récemment, nous avons lu dans la presse mahoraise, les inquiétudes de M. le sénateur Giraud sur l'avenir de Mayotte. Il s'agit de l'avenir politique de notre département. Par ailleurs, les ministres de la santé et des Outremers ont publié un communiqué pour demander que soient recrutés à Mayotte des médecins hors Union Européenne.

Mais d'autres sujets inquiètent les Mahorais, notamment l'absence de cap et le manque de projets pour le développement de l'île, la montée de l'insécurité à Mayotte, l'insalubrité récurrente, le chômage, l'immigration clandestine, le pouvoir d'achat qui continue de se dégrader, la mésentente des élus dans les dossiers importants et l'absence d'une vraie politique destinée à la jeunesse mahoraise et particulièrement à ceux qui souhaitent poursuivre des études dans des métiers qui font extrêmement défaut dans l'île.
 

CG
                                                                                        
  Depuis que Monsieur BAMANA (paix à son âme) a quitté le Conseil Général (CG976) et s'est retiré de la vie politique, le Conseil Général de Mayotte a connu 3 présidents. A quelques mois de la fin du mandat de l'équipe sortante, beaucoup de Mahorais font part de leur déception et leur inquiétude, à l'image de l'ancien sénateur Giraud sur la conduite des affaires du département dans son ensemble. En effet, aussi bien pour les parlementaires, ou pour les conseillers généraux, ou pour les maires, les habitants ont l'impression que les élus ne pensent pas du tout au développement de l'île et encore moins à l’intérêt général.

Les élus mahorais n'ont pas le sens de l' intérêt général

Je constate avec stupéfaction qu'aucun homme politique dans l'île n'est en mesure de nous tenir un discours fixant une orientation claire des actions à entreprendre pour ce territoire dont les besoins dans tous les domaines sont criants.  Dans l'ensemble du territoire, l'insécurité, l'insalubrité, le chômage, le manque des infrastructures, les routes délabrées, les embouteillages, la vie chère, et j’en passe, font partie du quotidien des habitants de cette île.
 

Il est vrai qu'en y regardant de près, le sentiment que donnent les élus, les maires comme les conseillers généraux de Mayotte, c'est d'assurer une gestion de personnel, de leurs administrations respectives en attendant calmement la fin et surtout le probable renouvellement de leur mandat. Pour certains responsables locaux, c'est la faute aux parlementaires et à l’État. Or, ils ne peuvent pas se dédouaner facilement des problèmes récurrents dont leurs administrés sont victimes. Certes les parlementaires ont un rôle important dans la vie publique, mais ils ne peuvent en aucun moment décider à la place des exécutifs locaux.

 Délabrement des infrastructures du nouveau 101 è département

Pour illustrer ou justifier ces dires, il suffit de regarder l'état des routes à Mayotte, il faut plutôt dire les pistes de Mayotte, du nord au sud, il suffit de regarder les complexes sportifs, les stades et gymnases de chaque commune, il suffit de regarder l'état des salles de classes, il suffit de regarder les problèmes d'assainissement avec la pollution de nos eaux, par exemple à Sada, il suffit de regarder les problèmes d'insalubrité dans chaque coin de l'île car notre département reste encore très sale...etc, il suffit de regarder l'abandon de notre agriculture, l'abandon de notre richesse, c'est à dire de la culture d’ylang-ylang, de la vanille qui nous a valu l’appellation magique de notre île « l'île aux parfums ».
 
Même le bien commun que les Mahorais partageaient jadis n'existe plus aujourd'hui. Ce bien, c'était la sécurité, la tranquillité, le respect et l’accueil. Doit-on rappeler aux jeunes mahorais que jusque dans les années 1980-1990, les Mahorais ne fermaient jamais les portes de leurs maisons à clés. L'insécurité et les vols étaient peu courants, voir même quasi inexistant. Fermer sa maison n'était pas nécessaire, car la clé qui ouvrait chez les voisins servait également à ouvrir chez soi.

Rénover le système éducatif
 
Pourtant, il y a un domaine pour lequel le CG976 joue un rôle primordial. Et grâce à son rôle, le CG976 pouvait et peut encore apporter un changement. Il s'agit du domaine de l'éducation et de la formation. Dans ce domaine, le changement se fait attendre malgré une volonté parfois affichée de nos élus. C'est le plus significatif et le plus parlant d'une société qui n'a pas su prendre les décisions qui s'imposaient au moment où il fallait.
Nous avons un système éducatif mis en place par le Président BAMANA depuis l'époque de notre séparation avec les Comores. Cette politique devenue «désuète» partagée par l'ensemble de nos dirigeants de l'époque, car le but est de permettre à l'ensemble des jeunes Mahorais d'être scolarisés, d'acquérir des connaissances afin de pouvoir un jour participer au développement de Mayotte. Les anciens responsables  disaient tous à l'époque, que le développement de Mayotte ne se fera qu'avec les Mahorais en premier. Nous pouvons même leur rendre hommage. Mais cette politique qui a bien fonctionné nécessite d'être complétée aujourd'hui par d'autres mesures plus significatives et plus adaptées à notre réalité. Donc, il faudra une volonté politique.
  
Insalubre
© PHOTO : EMMANUEL TUSEVO | INSALUBRITE ET TRAITEMENT DES DECHETS, UN GROS PROBLEME A MAYOTTE
                                                         
Le programme de formation des cadres a été dévoyé par des élus sans scrupules
 
En effet, ils disaient qu'il ne faut laisser aucun jeune mahorais «sur le bord de la route» car cela pourrait engendrer des jalousies, voir de la haine. Ils ont à l'époque suggéré de former en parallèle des cadres pour le besoin de notre futur actuel département et RUP. Et, nous avons eu les occasions pour réaliser cela, mais voilà, ces héritiers politiques n'ont jamais su ou osé imposer le changement qu'il fallait. Souvenons-nous de l'époque où l’État a débloqué 30 millions de francs pour la formation des cadres mahorais. Malheureusement, chaque élu a inscrit ses proches dans cette formation au lieu de sélectionner quelques fonctionnaires. A la fin, presque tous nos fonctionnaires sont passés par cette formation dite des «CADRES». Or, aujourd'hui, tout le monde est d'accord pour dire que dans les collectivités de Mayotte, l'absence des cadres est pénalisant. Mais alors où sont passés les cadres formés ou bien qui avons-nous formés à l'époque? Le CNFPT doit rapidement aider Mayotte à obtenir un niveau et un taux d'encadrement à la moyenne nationale.

Départementalisation et rupéisation mal préparées au niveau local
 
Je laisse à chacun de se faire son idée. Mais, je vous invite à lire les articles du site de COMADEP où nous avions souvent tiré la sonnette d'alarme dès 2008 – 2009 pour que les élus acceptent d'envoyer certains fonctionnaires locaux en stage soit à la Réunion, voire dans les autres RUP pour apprendre les mécanismes de constitution des dossiers afin d'obtenir les financements de Bruxelles. Il fallait former des agents pour être prêt au moment de la départementalisation et de la rupeïsation de l'île. Mais hélas, nos dirigeants continuent à avoir les yeux rivés sur leur pouvoir et leur réélection.
 
Malheureusement, aujourd'hui, comme la majorité des Mahorais,  notre déception est aussi grande, car ni les élus du CG976, ni ceux des 17 communes que compte Mayotte ne nous ont écoutés. Résultats, à Mayotte, on doit faire appel à du personnel extérieur pour monter ces dossiers. Et cela ne gêne personne qu'aucun parmi nous ne soit formé. Au contraire, recruter encore des agents extérieurs pour s'occuper de dossiers européens alors qu'il suffisait d'envoyer des fonctionnaires mahorais suivre un stage de quelques mois dans les autres RUP serait doublement bénéfique.
·on n'alourdirait pas la masse salariale , ·on aurait des agents locaux formés .
Et les choses ne sont pas prêtes de changer puisqu’à ce jour, aucun stagiaire mahorais n'est envoyé suivre une formation quelconque ailleurs, car aucun élu local n'a la volonté de le faire.
 
Alors, nous sommes nombreux à se poser la question de savoir ce que attendent nos élus pour prendre leurs responsabilités et envoyer des fonctionnaires en stage. Même si aujourd'hui c'est la préfecture de Mayotte qui suit les dossiers européens, cela reviendra très vite aux collectivités locales de monter elles-mêmes leurs propres dossiers. Si le sénateur Giraud exprime publiquement ses inquiétudes, il a raison, car nos élus ne nous rassurent pas du tout et cela, quel que soit l'élu, du conseiller municipal, du maire, du conseiller Général, du président de CG976, du député, du sénateur. Tout le monde a sa part de responsabilité, nous Mahorais en premier sans exclure les anciens élus comme le sénateur Giraud lui-même qui était à la manette il y a 3 ans. Seulement, eux avaient un cap ; c'était la départementalisation et la rupéïsation de l'île. Et tous les Mahorais y ont adhéré.

Appel à l' union sacrée des élus de tous bords 

Je propose à tous nos responsables politiques, les 4 parlementaires, les 17 maires, et les 19 Conseillers Généraux de se réunir une fois tous les 5 ou 6 mois par exemple sous la présidence du Conseil Général pour discuter des vrais défis qui attendent les Mahorais dans leur avenir et fixer le cap pour donner une lisibilité aux Mahorais. Nous sommes à un moment où il faut oublier nos étiquettes politiques, penser à l’intérêt général de Mayotte et des Mahorais. Chaque élu a son rôle avec certes sa vision de Mayotte de demain, mais l'objectif de développer notre île doit rester commun. Et, c'est en réunissant nos efforts que nous pourrons avancer et approcher cet objectif. J'espère que le document intitulé « MAYOTTE 2025 » signé par l'ensemble des élus de Mayotte, initié par une grande figure syndicale locale reste d'actualité. Je remercie ici son initiateur qui a su créer un début pour Mayotte. Mais il faut rester vigilent pour éviter que ce document ne soit pas mis aux oubliettes. Que les Mahorais se l'approprient et surveille son avancement et que les élus organisent et animent les débats pour permettre l'ouverture des chantiers tant attendus ici.
 
  " Maintenant, il est temps de prendre les vraies décisions qui permettront à Mayotte et aux Mahorais de mieux se sentir."
 
Prenons le domaine médical de Mayotte. Le 101ème département est un désert médical notoire. Pourtant, la FAMM avait écrit un rapport il y a une dizaine d'années approuvé par la présidence de SAID OMAR OILI où l'association demandait d’accroître le soutien financier du CG976 à l'égard des lycéens et étudiants mahorais. Il était question de sélectionner et de débloquer une somme importante (par exemple 3 millions d'euros) pour financer quelques métiers qui font défaut à Mayotte. A l'époque, nous avions suggéré quelques métiers paramédicaux, médecins généralistes, ou des spécialistes tels que les dentistes, les pharmaciens, les chirurgiens, les ophtalmologistes, voir les métiers de l'aérien, par exemple mécanicien d'avion et pilote, ou encore les métiers d'ingénierie qui touche tout ce qui est BTP, assainissement et constructions, sans oublier le domaine du tourisme où Mayotte doit se distinguer des autres destinations.
 
Les associations avaient demandé de cibler quelques métiers, que le CG976 accompagne chaque année une dizaine de jeunes à se former dans chaque métier précité, avec des bilans d'étapes et des évaluations quinquennales. Sur près de 4000 élèves bénéficiant des aides de la DASU, nos associations pensent que le CG976 est capable d'accompagner une centaine de jeunes mahorais par an à se former dans ces domaines spécifiques. Mais il faut de la volonté de la part des politiciens. Et nous ne devons pas attendre tout de l’État. Nous devons prendre notre part de responsabilité. Si à l'époque de nos premiers rapports et articles, le CG976 avait suivis nos recommandations, en 2014 – 2015, nous aurions le premier groupe de médecins.

hopital
© PHOTO : EMMANUEL TUSEVO | FILE D'ATTENTE AU DISPENSAIRE JACARANDA A MAMOUDZOU
 
A l'époque où nos voisins de la Réunion, de l'île Maurice et des Seychelles ont envoyé des centaines de jeunes en Australie, en Chine, au Canada, au Brésil et en Inde, les Mahorais continuent à se tourner uniquement vers Paris (l'hexagone) alors que nous savons tous qu'il est difficile de pouvoir intégrer et réussir les domaines cités au-dessus. Par exemple, le numerus clausus pour les médecins ne favorise pas la poursuite et la réussite de tous les jeunes capables de poursuivre leurs études.

 Ouverture à la mondialisation
 
Par ailleurs, il serait souhaitable que le CG976 et les autres collectivités ainsi que des mécènes que nous devons aller chercher acceptent d'aider le plus pauvre des départements de France à envoyer des jeunes faire leurs études dans ces domaines dont Mayotte souffre et ne manque de ressource. Pour la première fois, le ministre de la santé et celui des Outremers ont publié un communiqué pour demander que soient recrutés à Mayotte des médecins hors Union Européenne pour palier au désert médicale que traverse notre île. Cela montre le défi auquel les responsables politiques doivent faire face. Le COMADEP continue à dire qu'il faut dans un premier temps aller négocier avec l'Université de QUEBEC qui nous donne un avantage important, c'est qu'il s'agit d'une région francophone. Avec le QUEBEC, nous pensons que le CG976 peut négocier au moins une dizaine de places en médecine et également dans les métiers de l'aérien comme celui de pilote ou mécanicien d'avion. Avec l'Inde, négocier des places en informatique et dans le commerce international, trouver des places en médecine et d'autres métiers paramédicaux avec l'Australie, et l'électronique, électrotechnique sans oublier le commerce et les langues avec la Chine. D'autres pays comme la Malaisie, Singapour et Doubaï sont également devenus des destinations pour les nouveaux étudiants et que Mayotte pourra intégrer.
 
Les associations sont prêtes à accompagner un tel projet si les décideurs que sont donc les élus acceptent de le mettre en application.
 
Enfin, le CG976 ne doit pas non plus oublier les jeunes Mahorais nés en France et qui souhaitent continuer leurs études dans ces domaines ciblés. Le CG976 doit les aider, les accompagner, car nous trouvons souvent parmi eux, des étudiants motivés et qui réussissent. Oui, le CG976 devrait étudier et sélectionner les dossiers qui méritent d'être soutenus dans cette catégorie de mahorais qui malheureusement est exclue de facto des aides de Mayotte.
 
Par ailleurs, il y a également des domaines où les responsables de Mayotte, doivent apporter leur concours. Il s'agit du domaine de la recherche. En effet, nous avons très peu de chercheurs dans l'histoire et la société de Mayotte. Beaucoup croient par exemple à la version historique que racontent certains sur le nom de Mayotte. Mais, d'où vient réellement ce nom de Mayotte à la place de Mahoré, ou Moheli à la place de Mouwali, d'Anjouan à la place Ndzouwani et de Grande-Comores à la place de Ngazidja?

Apprendre aux Mahorais leur histoire

Nous pouvons entendre que Mayotte vient du mot arabe «Maouti» pour des nombreux bateaux qui se sont écrasés sur la barrière corallienne, mais certains comme moi ne sont pas convaincus, car dans le lagon mahorais, il est rare de découvrir des épaves à Mayotte. De plus, très peu de chercheurs d'or sinon personne ne s’intéresse de trouver une épave d'un bateau disparu sur le lagon de Mayotte. Mais si Mayotte vient de «maouti» alors d'où vient les autres noms des autres îles? Il n'y a que les chercheurs qui peuvent nous apprendre réellement notre histoire.
Alors encourageons les jeunes historiens à faire des recherches dans ce domaine.  
 
M. Nassufdine MOHAMED , Président de COMADEP