Affaire Maluwana : Y a-t’il mépris des coutumes traditionnelles amérindiennes ?

Maluwana de Ti'iwan, artiste amérindienne
© Guyane la 1ère | Maluwana de Ti'iwan, artiste amérindienne

La vente de maluwanas amérindiens détournés en planches à découper a suscité de vives réactions sur les réseaux sociaux. Cette polémique relance le débat sur la protection des savoirs traditionnels.

Maëva LES BIENS (stagiaire) Publié le , mis à jour le

Qu’est-ce que le maluwana ?


Un maluwana ou ciel de case est une pièce en bois circulaire décorée de motifs issus du bestiaire amérindien. A la fois objet artistique et spirituel, il est hissé au sommet des « tukusipans », des carbets communautaires wayanas. Selon un mythe amérindien, il serait doté d’un pouvoir de protection. La fabrication d’un ciel de case selon la tradition doit regrouper plusieurs conditions. Il faut représenter trois symboles pour pouvoir accéder à la dénomination maluwana. Le matériau travaillé doit être issu de l’arbre fromager avant d’être noirci. La peinture utilisée est de préférence constituée de pigments naturels. Plusieurs légendes sont intrinsèquement liées au maluwana. Aussi, selon les Wayanas, seuls les Anciens sont habilités à fabriquer ces ciels de case car les regarder ferait vieillir plus vite.
 

D’objet spirituel à planche à découper


C’est sur le réseau social Facebook que la polémique a enflé il y a quelques jours. Tout a commencé dans un supermarché de Matoury. Les clients ont pu découvrir la mise en vente de maluwanas… détournés en planches à découper. Nombreux sont les internautes à s’en être indignés. 
Capture Facebook du compte public de Yanuwana Tapoka
© Facebook | Capture Facebook du compte public de Yanuwana Tapoka

Yanuwana Tapoka aka Pierre Christophe vice-président du Grand Conseil Coutumier amérindien et bushinengué a publié sur Facebook une photo de l’offre commerciale présentant le ciel de case.  Pour lui, cette appropriation commerciale représente un « mépris total envers l’histoire et les valeurs qui sont implicites au Maluwana».

Le maluwana reproduit sur les ustensiles de cuisine commercialisés a été identifié comme étant l’œuvre de Ti’iwan Couchili. Lors d’un entretien avec elle, l’artiste nous a indiqué avoir vendu ce ciel de case à une connaissance, quelques années auparavant. Cette dernière lui aurait demandé l’autorisation de photographier l’œuvre. Ti’iwan a accepté, pensant qu’il s’agissait d’usage personnel. C’est cette photo qui a été utilisée à son insu pour la commercialisation des planches à découper. Précisant que si cette finalité avait été portée à sa connaissance, elle n’aurait jamais donné son accord. Ti’iwan demeure lucide :

« De toutes façons, des choses ont déjà été lancées, donc il a juste fallu trouver un moyen d’entente pour faire une série limitée ».

 

Protéger les savoirs et savoir-faire traditionnels


Une soixantaine de réactions ont été dénombrées sur le post Facebook de Pierre Christophe. Certains internautes ont fait part de leur volonté de protéger le ciel de case de toute réappropriation non-autorisée en invoquant le décret « Accès et Partage des Avantages » dit APA ou le code de la propriété intellectuelle.

Mis en lumière par l’affaire Couachi, l’objectif du décret APA est de protéger les ressources génétiques en cas de recherche et de développement. Il doit assurer un partage juste et équitable des avantages qui découlent de leur utilisation. Ce texte fait également référence à une protection des connaissances traditionnelles apportées par les communautés locales. Toutefois, son champ d’action est restreint à la biodiversité et aux savoirs dits « scientifiques ». Les savoirs proprement culturels n’étant pas inclus par le texte, l’APA ne protège donc pas le maluwana.

La protection intellectuelle instaure, quant à elle, des droits d’auteurs sur des œuvres artistiques. Attribuer une propriété intellectuelle sur un savoir ancestral à une communauté est un peu plus complexe. Dans ce cas-ci, la protection intellectuelle a été attribuée à Ti’iwan, dans la mesure où son œuvre a été clairement identifiée. En effet, l’apport personnel de Ti’iwan à ses œuvres n’est pas négligeable puisqu’elle représente des animaux absents du bestiaire traditionnel wayana. L’artiste, à mi-chemin entre création personnel et héritage collectif, s’interroge : 

« Je ne peux pas dire aujourd'hui que je fais vraiment des choses traditionnelles tel qu’on l’entend dire, je le reproduis à peu près mais sachant qu’il y a quand même la modernisation qui rentre. C’est traditionnel ça aussi ? ».


Pierre Christophe rappelle que le cas n’est pas isolé. Il déplore que les paréos aux motifs de maluwanas vendus dans les boutiques de souvenirs le soient sans le consentement des Amérindiens.  Le vice-président du Grand Conseil coutumier conclut :

« C’est au peuple concerné de décider. Si demain les Wayanas décident d’utiliser certains symboles à des fins commerciales… c’est ce qu’on appelle l’auto-détermination des peuples quelque part. Donc c’est à eux de choisir. Mais là on dénonce surtout la manière dont c’est fait, dans la méconnaissance totale des peuples concernés qui sont détenteurs de ces savoirs et savoir-faire ».