Conférence à Sciences Po sur la Nouvelle-Calédonie ou comment expliquer "un miracle fragile"

Conférence à Sciences-Po
© CB | Conférence à Sciences-Po sur la Nouvelle-Calédonie le 22 octobre 2018

L’association Sciences Ô a organisé ce lundi 22 octobre 2018 une conférence sur l’après-référendum en Nouvelle-Calédonie à Sciences Po à Paris. Tous les orateurs se sont accordés à dire que, quelque soit le résultat du référendum, l’après sera "compliqué".
 

Cécile Baquey
Publié le , mis à jour le

"Compliqué", ce mot résume à lui tout seul la conférence organisée à Sciences Po Paris sur la Nouvelle-Calédonie.  Cinq orateurs chapotés par deux élèves calédoniens de la rue des Saints-Pères ont pris alternativement la parole pour raconter l’histoire du caillou depuis son origine.
 

Les médiateurs du Pacifique

Jean-François Merle a évoqué ces 80 morts entre 1981 et 1988 qui auraient pu faire basculer "la guerre coloniale" en "guerre civile".  "Les gens ne se parlaient plus", rappelle l’ancien conseiller de Michel Rocard.  Il aura fallu qu’une délégation que l’on appellera "Les Médiateurs du Pacifique" parvienne à renouer les fils du dialogue. Ce travail de fourmi aboutira à la signature des accords de Matignon en 1988.
 
Photo prise le 25 mai 1988 à Nouméa du préfet Christian Blanc (G), responsable de la mission de dialogue, s'entretenant avec Jacques Lafleur (2eD), président du RPCR (RPR calédonien) et Dick Ukeiwe (D), sénateur du RPCR.
© REMY MOYEN / ARCHIVES / AFP | Photo prise le 25 mai 1988 à Nouméa du préfet Christian Blanc (G), responsable de la mission de dialogue, s'entretenant avec Jacques Lafleur (2eD), président du RPCR (RPR local) et Dick Ukeiwe (D), sénateur du RPCR.
 

Préalable minier et citoyenneté

Mais ces accords si essentiels soient-ils n’ont fait que "reporter le problème de 10 ans" ajoute Alain Christnacht. Il fallait "trouver un autre accord". "Le FLNKS pose un préalable minier, le gouvernement est d’accord, raconte l’ancien Haut-commissaire de la Nouvelle-Calédonie, puis se pose "la question de la citoyenneté".
 

Sa propre solution

Selon Alain Chrisnacht, la Nouvelle-Calédonie a trouvé sa propre solution : "il faut avoir vécu au moins 10 ans sur le caillou et être présent depuis 1998 pour pouvoir voter au référendum".  "Il n’y a que dans le Tyrol italien (le Haut Adige) qu’une telle mesure existe, précise-t-il, il faut cinq ans de présence pour pouvoir voter".
 
Alain Christnacht
© CB | Alain Christnacht
 

Accord de Nouméa

Grâce à l'accord de Nouméa signé en 1998, la tenue d’un référendum 20 ans plus tard (2018) est actée. "Jacques Lafleur souhaitait un délai de 30 ans, les indépendantistes voulait qu’il ait lieu dans 10 ans", raconte l’ancien haut-commissaire. L’Etat a coupé "la poire en deux ".
 

Changement en Nouvelle-Calédonie

Pendant ce temps, la Nouvelle-Calédonie change. Wallès Kotra, directeur général du pôle Outre-mer de France Télévisions souligne que pendant cette période, "des villes comme Nouméa, Dumbéa et Koné émergent". "La musique, la littérature, le théâtre" prennent de l’essor. Le centre Tjibaou  et la politique des 400 cadres participent à ce changement.
 
Conférence à Sciences-Po
© CB | Philippe Dunoyer, Luther Voudjo, Samuel Vanmai, Leonor Guilhem, Alain Christnacht, Jean-François Merle et Wallès Kotra

Dix heures pour écrire une question

En 2018, étape finale : le dernier comité des signataires parvient à rédiger la question du référendum. Le député Philippe Dunoyer, s’en souvient comme si c’était hier. "Il aura fallu dix heures de discussion sous l’œil du Premier ministre pour écrire une question. Les indépendantistes ne voulaient pas du mot "indépendance", les non-indépendantistes en voulaient", s’amuse aujourd’hui le député.
 

L'identité kanak

Pour Luther Voudjo, ancien professeur d ‘histoire-géo à Koné : "le fait qu’il y ait trois référendums permet au  débat de se poursuivre". Aujourd’hui en poste au rectorat à Paris, Luther Voudjo déplore que "l’identité kanak" ne soit pas mieux représentée au sein des institutions calédoniennes. "Pourquoi pas une constitution fondée sur la coutume ?" se demande-t-il.
 
Luther Voudjo
© CB | Luther Voudjo
 

Frustration

"Il faut que les revendications apparues il y a 40 ans soient satisfaites", ajoute le professeur. "Pour ma part, il y a une forme de frustration dans le débat aujourd’hui", insiste-t-il.
 


Inquiétude un peu sourde

Selon Alain Chrisnacht, "Il y a de la part des Kanak une inquiétude un peu sourde qu’une nouvelle immigration les ramène à 20 ou 10% de la population, comme les Maoris en Nouvelle-Zélande ou les Aborigènes, en Australie".
  

Un autre terrain

Wallès Kotra se place sur un autre terrain : "on n’arrive pas à assumer notre "nous", dit-il. "Dans ce pays-là qui est complexe, qui est dur, c’est tout l’enjeu, déclare-t-il. "Il faut passer par un consensus qui nous grandit tous dans ce fameux "nous" qui reste à trouver".
 

L'après-référendum

L’après-référendum, cette question taraude tous les esprits et en particulier celui d’Alain Chrisnacht. Voici son analyse au micro de Thierry Belmont : "Il peut se passer un scénario heureux et probable : on se met autour de la table, ça les Calédoniens savent faire, on discute et on trouve une solution compliquée, mais comme la Calédonie est compliquée, il faut trouver des solutions institutionnelles compliquées ou bien, on n’ arrive pas à se mettre d’accord et dans la perspective des élections provinciales certains poussent à la surenchère et donc l’année 2019 risque d’être difficile. Ca c’est quelque chose qui est à peu près certain".
 
 

Le miracle fragile

Satisfait de la conférence à Sciences Po, l’artisan des accords de Matignon se plait à faire œuvre de pédagogie sur la Nouvelle-Calédonie. "On essaie d’expliquer ce miracle fragile". "C’est important de bien faire comprendre dans l’Hexagone ce qui se passe sur le caillou. Car après, quand il faudra franchir la course de haies, il faut être bien conscient des enjeux et des contraintes", conclut-il.