Grand Raid, jour J : les (derniers) conseils du docteur Vilet, médecin du sport et ultra-traileur.

Anne Vilet

A quelques heures de la "Diagonale des fous" à La Réunion, le docteur Anne Vilet nous fait partager ses connaissances professionnelles et son expérience de la pratique sportive. Elle a participé à deux reprises au Grand Raid et connaît parfaitement le fonctionnement du corps dans l'effort.

Pierre Lacombe
Publié le , mis à jour le

La1ere.fr : Comment gère t-on les derniers jours avant le départ ?
Docteur Anne Vilet : La préparation est terminée. Il n’est plus question d’effectuer de longues distances. Il faut désormais faire confiance à sa préparation. Le danger est de laisser le stress s’installer, il est donc impératif de bien dormir et de se relaxer tout en préservant sa tonicité. Marcher, trottiner, nager,… permettent de ne pas se laisser aller et d’entretenir une sorte de vigilance active. Sur le plan alimentaire, il faut bien intégrer que le corps n’est pas une machine. Avant et pendant la course, le système digestif est malmené avec, durant l’épreuve, des secousses abdominales traumatisantes, un intestin qui travaille au ralenti et ne supporte pas la surcharge alimentaire. Cela peut entraîner des vomissements ou des diarrhées. Pour préparer son estomac juste avant la course, je conseille de ne pas trop consommer de fibres et de privilégier les sucres-lents : pâtes, céréales, pain, bananes. Évidemment pas de mauvais gras, pas d’alcool. Il faut aussi bien s'hydrater.

Et durant le Grand Raid, comment s’alimenter et s’hydrater ?
Quand on a effectué une bonne préparation, on connaît son corps et donc l’alimentation qui nous est la  plus appropriée. Certains consommeront des petits gâteaux, d’autres de la charcuterie, d’autre enfin privilégieront les gels ou les compotes. J’insiste donc sur l’expérience de chacun et jamais de nouveauté. Il y a un paramètre essentiel qu’il ne faut pas négliger, c’est le froid. Il est pourvoyeur de stress intestinal. S'il fait froid, il faut se couvrir, s’alimenter en petite quantité et boire régulièrement de l’eau et une boisson isotonique. Ne surtout pas attendre d’avoir faim ou d’avoir soif.

Anne Vilet
L’épreuve du Grand Raid est pour beaucoup un défi physique et même psychique. Comment atténuer la souffrance qui tôt ou tard apparaitra et s’amplifiera ?
Dans une épreuve comme le Grand Raid, il y a inévitablement des hauts et des bas. Dans les moments difficiles, le mental permet à beaucoup de résister et d’attendre que cela passe. Mais là-aussi, nous ne sommes pas tous égaux. On ne peut pas s’inventer, c’est l’entraînement qui fait la différence et permet d’aller plus loin et plus précisément d’aller au bout. Il y aussi la fatigue. Lorsqu’elle est là,  il ne faut pas hésiter à s’arrêter et même à dormir. Je conseille des micro-siestes de 2 ou 3 minutes. Il est probable que la position debout prolongée  puisse favoriser une baisse de la vascularisation de nos glandes hormonales. S’allonger un peu, quelques minutes, peut suffire à relancer la machine, une sorte  « boost » hormonal. Mieux vaut perdre deux minutes que ralentir progressivement et ne plus vraiment maîtriser sa course.

Quels conseils donneriez-vous à une personne qui voudrait participer à l’une des trois épreuves du Grand Raid ?
Participer à un trail comme le Grand Raid, c’est obligatoirement un investissement dans sa vie. Celui qui a envie doit essayer mais pour cela il faut changer son mode de vie. L’entrainement est bien entendu la clé. Au moins 3 à 4  séances par semaine me semblent être le minimum avec une sortie plus longue qui intègre du dénivelé, comme monter et descendre les marches de Montmartre par exemple pour certains Parisiens ! L’avantage d’une épreuve comme le Grand Raid c’est que ça monte et ça descend, avec une variation de terrain permanente . Le corps est sans cesse en adaptation et ne se lasse pas. On n'hésite pas à marcher donc on s’autorise le droit de se reposer. Ce n’est pas le cas d’un marathon où l’on n’accepte pas ou peu de marcher.

A vous entendre, le Grand Raid est une épreuve hors normes, peut-on garder d’autres souvenirs que la souffrance… ?
En ce qui me concerne, en fin d'épreuve, c’est comme si on vous plantait des coups de couteaux dans les muscles. Cela fait mal, très mal mais cette épreuve est magique. J’y ai participé à deux reprises et je n’en garde que de bons souvenirs. Cela laisse une empreinte indélébile, un bien être moral exceptionnel…On garde dans sa tête des images de paysages magnifiques.