« Les Premiers temps », la saga historique des Marrons saamaka

saamaka
© DR | Image de la couverture du livre "Les Premiers temps", de Richard Price (éditions Vent d'ailleurs)

Les éditions Vent d’ailleurs viennent de rééditer l’ouvrage de référence de l’anthropologue et historien américain Richard Price, « Les Premiers temps », sur les Marrons saamaka (saramaka). Entretien avec l’auteur. 

Philippe Triay
Publié le , mis à jour le

Richard Price est professeur d’anthropologie et d’histoire ainsi qu’un spécialiste reconnu des société afro-américaines. Il réside à la Martinique quand il n’enseigne pas aux Etats-Unis. Considéré comme un ouvrage de référence sur les Saamaka (terme préféré actuellement par les Saramaka), « Les Premiers temps » est paru en 1983 aux Etats-Unis sous le titre « The Historical Vision of an Afro-American People ». Une première édition française (au Seuil) est sortie en 1994. L’interview qui suit a été recueillie par courriel.
 
Vous soulignez dans votre ouvrage que les Marrons saamaka sont les seuls à pouvoir se revendiquer comme de vrais « Nègres marrons ». Pourquoi cela ? Qu’ont-ils donc de spécifique ?
Richard Price : À une époque où chacun, dans les Caraïbes, depuis le plus humble paysan martiniquais jusqu’aux intellectuels antillais les plus éminents, voudrait se faire passer pour Nègre marron, à une époque où les hommes politiques, depuis Papa Doc en Haïti jusqu’à son équivalent du Guyana, ont tous érigé des monuments à la gloire de cette figure mythologique, « Les Premiers Temps » donne l’occasion à de vrais Nègres marrons, en chair et en os et non pas imaginaires, de s’exprimer sur leur propre vie, leur passé héroïque et l’épopée des confrontations avec les colons, aussi bien que sur leurs histoires d’amour et de familles, et sur leurs grandes célébrations rituelles. On peut ajouter que, en contraste avec les descendants des Marrons ailleurs dans les Amériques (Jamaïque, Brésil, etc.), les Saamaka et d’autres Marrons du Suriname parlent des langues distinctes du reste de la population (des langues créées par leurs ancêtres au Nouveau Monde qui n’existent pas ailleurs), et ils ont créé des religions, des systèmes de loi et de parenté, etc. qui sont tout à fait uniques.
 
Quelle est leur conception de l’histoire, conception qui a forgé leur résistance à l’oppression, leur identité et la survivance de leur culture ?
Richard Price :
Il me fallait tout un livre pour décrire leur conception de l’histoire. Mais en bref : Pour les Saamaka d'aujourd'hui, fesiten – c'est à dire l'époque des Anciens (la période allant jusque vers 1800) – est la source de leur identité collective. Elle contient les vraies racines de ce que signifie « être Saamaka ». Les événements de fesiten restent, pour les Saamaka, la base de leur identité et de leur liberté. Quels événements ? Le pénible départ de l’Afrique ; le dur esclavage au Suriname avec toutes ses tortures ; les rebellions ; la lutte qui a duré presqu’un siècle jusqu’au moment où les colons leur ont proposé un traité de paix. Le 19 septembre 1762, l’accord a été finalement scellé en présence de plusieurs centaines d’hommes saamaka et de représentants du gouvernement colonial hollandais.

Premiers temps
Les Saamaka se rappellent comment leurs ancêtres se sont tailladés les poignets et ont obtenu des Blancs qu’ils en fassent autant, comment ils ont mêlé leurs sangs dans une calebasse avec du rhum et de l’argile blanche sacrée, et comment chacun en but une gorgée tout en jurant que le traité durerait toujours. Pour les Saamaka ce traité est un document sacré fondateur, qui couronne leur victoire après près d’un siècle de guerre. Il leur accordait la liberté – alors que l’esclavage sur la côte allait durer encore cent ans – et leur reconnaissait un territoire et des leaders politiques. Donc, ces événements de fesiten - transmis oralement jusqu’à nos jours - restent, pour les Saamaka, la base de leur identité et de leur liberté.
 
Quelle est la situation des Saamaka vivant en Guyane française ?
Richard Price :
Plus d’un Saamaka sur quatre vit aujourd’hui en Guyane, soit 25.000 personnes environ. La majorité est sans titre de séjour mais beaucoup demeurent là depuis plusieurs années. Aujourd’hui, il y a des écoles à Saint-Laurent du Maroni (et sans doute à Kourou) qui sont majoritairement saamaka. La vie de ces immigrants dépend beaucoup de leur statut légal mais c’est clair que, avec le temps, ils s’intégreront de plus en plus dans la société guyanaise. Pour les détails on peut lire un petit livre sur la situation des divers peuple marrons en Guyane que j’ai écrit avec Sally Price : « Les Marrons » (Vents d’ailleurs, 2003).
 
Les chercheurs considèrent généralement que la première édition de votre livre, paru en 1983, a contribué au renouvellement l’ethnologie dans les années quatre-vingt. En quoi selon vous ?  
Richard Price : 
On dit que « Les Premiers temps » fait partie d’un nouveau genre d’histoire ethnologique apparu au cours des années 1980. C’est l’un des trois livres (avec ceux de Rosaldo sur les chasseurs de tête ilongot et de Sahlins sur les populations autochtones d’Hawaï) qui ont attiré l’attention des ethnologues et des historiens sur les formes de la pensée historique chez les peuples que l’on jugeait dépourvus d’histoire. Ce livre, qui est paru alors même que la monographie en tant que forme traditionnelle du discours ethnologique traversait une crise sans précédent, s’inscrit dans une recherche plus générale sur les nouvelles manières d’« écrire la culture » et sur les nouvelles formes d’écriture historique et ethnographique. Les historiens et ethnologues anglophones ont considéré « Les Premiers Temps » comme un travail de pionnier, donnant la parole à des gens que l’on avait jusqu’alors forcés à se taire, et comme une expérience sur les formes de représentation de l’histoire et de l’ethnographie.
 
Richard Price – « Les Premiers temps, la conception de l'histoire des Marrons saamaka » - éditions Vent d’ailleurs – réédition novembre 2013 - 304 pages, 22 euros.
 
Edition des « Premiers temps » en langue saamaka (premier livre publié dans cette langue) : Richard Price - « Fesiten » - éditions Vent d’ailleurs – novembre 2013 


 

Richard Price

Un ethnocide des Saamaka au Suriname, selon Richard Price

« Depuis l’indépendance du Suriname en 1975, le gouvernement a poursuivi une politique de plus en plus dure vis-à-vis des Marrons, les privant de leur territoire et de ses riches ressources  potentielles, et menaçant leur droit d’exister en tant que peuples distinctifs. En 1980, l’armée surinamienne s'est emparée du pouvoir par un coup d’État, et la jeune république a connu un déclin dont elle n’est jamais sortie – exode des cerveaux vers les Pays-Bas et ailleurs, vague croissante de misère, de toxicomanie et de crime. En 1986, une guerre civile a éclaté entre les Marrons et l’armée nationale (dirigée par des Créoles), et des milliers de Marrons se sont enfuis en Guyane. Cette guerre, qui devait durer jusqu’à 1992, a ravivé la mémoire des ancêtres marrons qui avaient tant risqué pour gagner leur liberté au temps de l’esclavage. Des hommes et garçons ndyuka et saamaka, armés de fusils de chasse, ont fait face aux armes automatiques, aux chars et aux hélicoptères de combat qui larguaient du napalm. Des villages entiers, surtout dans la région ndyuka du Cottica, ont été rasés et des centaines de femmes et d’enfants ont été tués au coutelas ou au fusil.
 
La vie des Saamaka s'est profondément détériorée depuis la fin de la guerre – misère et sous-alimentation fréquente, dégradation des services de scolarisation et de soins médicaux, prostitution et taux très élevé de sida. La déclaration officielle de paix en 1992 a été payée au prix fort par les Marrons, car ils se sont vus contraints de signer un traité qui accordait à l'État des droits sur leurs terres. La négation de l’histoire des Marrons – leur lutte héroïque pour la liberté et leurs traités si chèrement payés – dans le prétendu intérêt de l’unité nationale n’est rien moins qu’un ethnocide. Le gouvernement prétend que la loi de la république n’a pas de provisions spécifiques pour les droits des Marrons ou des autochtones, et que l’important est de travailler « pour le développement du pays dans sa totalité » – ce qui sous-entend, de plus en plus souvent, « pour les intérêts particuliers des dirigeants et de leurs proches ». Une grande partie de la forêt pour laquelle les ancêtres des Marrons avaient fait couler leur sang a été vendue par le gouvernement à des entreprises minières et de bois (chinoises, indonésiennes, malaysiennes, australiennes, canadiennes, états-uniennes et brésiliennes). Les traités du XVIIIe siècle entre la couronne hollandaise et les Saamaka (et, séparément, avec les autres peuples marrons), qui reconnaissaient leur autonomie et leur territoire, ont été abrogés unilatéralement par l’État du Suriname. Aujourd’hui, quand les Saamaka et les autres peuples marrons ont recours à la justice pour faire reconnaître leurs droits, leurs revendications sont fondées sur les hauts faits racontés dans « Les Premiers Temps ».

Fesiten

Les rapports sur la situation au Suriname dans la presse internationale parlent régulièrement d’une « narcocratie », où des trafiquants, de connivence avec l’armée, traversent la forêt en avion pour échanger armes et drogue avec des groupes de guérilla colombiens, puis transbordent la drogue en Europe. En 1999, une cour néerlandaise a condamné Desi Bouterse, l’ancien président et commandeur en chef de l’armée du Suriname qui avait dirigé le coup d’État en 1980, à seize ans de prison et à une amende de 2,3 millions de dollars pour trafic de drogue, mais ce jugement par contumace n’a nullement endigué le malaise qui s’est installé dans le pays. En effet, en 2010, Bouterse est redevenu président du Suriname. Et en Octobre 2013, son fils, Dino, a été arrêté ; il est détenu aujourd’hui à la Manhattan District Court où il attend son procès pour trafic de drogue et terrorisme.

Vers 1990, le gouvernement du Suriname a commencé à vendre l’intérieur du pays aux multinationales chinoises, malaisiennes, indonésiennes, américaines et canadiennes. Avant la fin des années 1990, au moins la moitié du territoire du Suriname (et selon certains experts beaucoup plus) a été accordée aux multinationales pour des exploitations d’orpaillage ou d’abattage d’arbres. Selon un journaliste de l’époque, « une poignée d’hommes politiques et leurs copains se rendent énormément riches à travers de ces activités, et c’est comme si les habitants de l’intérieur du pays n’existent même pas. »

Pendant plusieurs années, des leaders saamaka de la résistance ont voyagé de village en village – il y en a presque soixante-dix sur le fleuve – pour discuter leurs stratégies (il n’y avait pas à l’époque des téléphones mobiles.) Ils ont formé une association et avec l’aide des ONG et ils ont commencé à construire une carte de leur territoire traditionnel, utilisant la technologie GPS, pour démontrer l’étroite relation entre la forêt, leur histoire, et leur identité comme peuple. En 2000, avec l’assistance technique d’un avocat spécialiste des droits de l’homme, Fergus MacKay, et d’un étudiant de droit à l’université du Suriname d’origine saamaka, Hugo Jabini, l’Association Saamaka a remis une pétition à la Commission Interaméricaine des Droits de l’Homme. Six ans plus tard, après d’innombrables pétitions, injonctions, et recommandations, la Commission a soumis le cas à la Cour Interaméricaine des Droits de l’Homme pour un procès, et un jugement, définitif.

En novembre 2007, la Cour Interaméricaine des Droits de l’Homme a fini par statuer en faveur du peuple saamaka contre le gouvernement du Suriname. Mon propre témoignage en tant que témoin expert lors de l’audience devant la Cour s’appuyait en grande partie sur les informations contenues dans « Les Premiers temps ». Dans cette décision historique, qui fait jurisprudence pour tous les peuples marrons et autochtones des Amériques, on a accordé aux Saamaka des droits collectifs sur les terres où leurs ancêtres avaient vécu dès le début du XVIIIe siècle, y compris un droit de décision concernant l’exploitation des ressources naturelles, comme le bois et l’or, à l’intérieur de ce territoire. Ils ont en outre obtenu des indemnités du gouvernement pour le préjudice causé par l’octroi antérieur de concessions de bois d’oeuvre à des entreprises chinoises, indemnités versées à un fonds de développement spécial aujourd’hui géré par des Saamaka.
 
L’Etat du Suriname n’a jusqu’ici (six ans après le jugement de la Cour !) rien fait pour se conformer aux ordres de la Cour. Il continue à donner des concessions en territoire saamaka aux multinationales et aux privés et n’a rien fait pour donner le titre du territoire au Peuple Saamaka ni le reconnaître comme personnalité juridique. L’Etat agit comme s’il voulait que les Saamakas viennent tous en ville pour s’effondrer dans la classe ouvrière, laissant la forêt libre pour l’exploitation par l’Etat. C’est pour cela que je parle d’ethnocide. »
 
A lire aussi : Richard Price, « Peuple Saramaka contre Etat du Suriname : Combat pour la forêt et les droits de l’homme », éditions Karthala, 2012