Pascal Blanchard: "Ce musée nous permettrait de connaître 5 siècles d'Histoire dont nous ignorons tout"

blanchard
© France Ô | Pascal Blanchard

L'historien Pascal Blanchard appelle à la création d'un musée des colonisations. La création de ce lieu pourrait alors, estime-t-il, devenir le "grand projet présidentiel" de François Hollande

Maïté Koda
Publié le , mis à jour le

Pascal Blanchard est historien du fait colonial. Auteur entre autre des livres La France noire, De l'indigène à l'immigré et La fracture coloniale (avec Nicolas Bancel), il milite sans relâche - sa première tribune remonte à 1993- pour la création d'un musée des colonisations. Ce lundi il a publié une page Rebonds dans Libération appelant à la concrétisation de ce "grand projet présidentiel".
 
 
Vous appelez à la création d'un grand musée des colonisations, un lieu "fédérant les récits et les mémoires" afin de bâtir une histoire commune. En quoi un musée pourrait apaiser les mémoires?
 
 
Cela revient à se poser la question "A quoi  sert le Louvre?". Après tout, on peut considérer que l'art et la culture sont secondaires. Pourtant, on sait que ce musée sert à transmettre, qu'il retrace la culture et l'histoire de ceux qui nous ont précédemment construits. Sans cette transmission, sans culture et sans héritage, nous serions complètement incultes de qui nous sommes.
 
Un musée des colonisations, - j'insiste sur le des-, nous permettrait de connaître 5 siècles d'histoire dont nous ignorons tout. Les descendants des acteurs de ces histoires, pas plus que les non descendants ne la connaissent. Prenons un exemple, celui d'un homme, ancien combattant de la guerre d'Algérien, qui veut raconter son histoire à ces petits-enfants? Ou va-t-il? Nulle part, il n'existe pas de  lieu adéquat pour illustrer ses propos.
 
Vous écrivez "nous avons des musées sur tous les thèmes, sauf un, l'histoire des colonisations". Pourquoi?
 
La France est le pays des musées. Chaque année des millions de touristes visitent les musées français. Il n'y a pas de musée des colonisations, car jusqu'à présent ces histoires étaient trop chaudes. Le Bumidom, les Harkis, les rapatriés… beaucoup de parents ayant vécu ces histoires ne les ont pas racontées à leurs enfants. Aujourd'hui, c'est différent, avec des personnes comme Lilian Thuram, Jamel Debbouze, Patrick Chamoiseau ou Benjamin Stora, on a une nouvelle génération, ces choses se disent …

 

Estimez vous que les sociétés d'Outre-mer sont également brisées par la fracture coloniale, comme l'ensemble de la société française?

Quand un jeune Noir regarde une affiche Banania, il ne la voit pas avec les mêmes yeux que moi. Cette fracture est à la fois plus et moins présente dans les sociétés d'Outre-mer. Les ultramarins savent ce que c'est que de vivre dans une société post-coloniale, ils ont les pieds dedans tous les jours. Les questions que nous soulevons ne sont pas étonnantes pour eux, surtout pour la jeune génération. Ils la vivent, l'analysent, et quelque part, subissent aussi au quotidien.
Ils n'ont pas besoin d'un historien comme moi pour le leur raconter. En revanche, ils peuvent avoir besoin d'historiens pour aider à créer des lieux sur place. Il faut des musées Outre-mer pour raconter l'histoire Outre-mer et un musée à Paris pour raconter l'histoire dans l'Hexagone..

En quoi est-ce un grand projet présidentiel?
 
Quand Jacques Chirac a été élu, il n'avait sans doute pas imaginé prononcer son discours sur Vichy au Vélodrome d'hiver en 1995. Et pourtant, il est entré dans l'histoire pour ça. François Hollande non plus n'a sans doute pas pensé à la création de ce musée quand il a été élu. Mais cela pourrait devenir son grand projet. Jacques Chirac a fait le musée du Quai Branly, Valéry Giscard d'Estaing a eu le Quai d'Orsay, Beaubourg pour Georges Pompidou…  Seul Nicolas Sarkozy, a échoué à construire sa Maison d'histoire de France, un projet qui divisait.
François Hollande, lui,  a eu des mots sur la paix des mémoires, il s'est exprimé à l'occasion de la commémoration de l'abolition l'esclavage le 10 mai.
 

On se souvient des mots de la droite appelant à en "finir avec la repentance"

Quelle repentance alors que ce musée retracerait l'histoire des pieds-noirs, des harkis? Le débat n'en est plus là.  Ceux qui crient au loup de la repentance depuis trente ans n'ont rien fait. Ils n'ont pas non plus fait brûler moins de voiture, ni à Pointe-Pitre, ni à Montreuil. Alors essayons autre chose…
 
Vous pensez que François Hollande entend cette demande?

Beaucoup de personnes lui en parlent. Le manifeste pour un musée des histoires coloniales publié le 8 mai 2012, soit juste après son élection avait été signé par de nombreuses personnalités [Christiane Taubira, Esther Benbassa, Patrick Chamoiseau, Jacques Martial, Olivier Poivre d'Arvor…, ndlr].
De plus, François Hollande a été très largement élu par les électeurs d'Outre-mer. Nombreux sont ceux qui se rendent compte que cet électorat lui lance un appel. Mais ce musée ne doit surtout pas diviser.
Prenez l'exemple des Etats-Unis: Barack Obama doit inaugurer en 2015 un immense Musée national de l'histoire et de la culture afro-américaines. Et la personne qui collecte les fonds privés pour la création de ce musée n'est autre que Barbara Bush, la mère de l'ancien président républicain George Bush. Ce  musée est nécessaire à la nation. Ici aussi un tel musée devra fédérer. Sinon, il n'a aucun intérêt.