"Sac la mort" : la Réunion koze kréol

Sac la mort
Jean-Marie Chazeau

Un film 100% réunionnais dans les salles de cinéma de l'hexagone ce mercredi 15 février, et en VO créole sous-titrée : « Sac la mort », d'Emmanuel Parraud, remarqué à Cannes l'an dernier, propose une plongée inédite et un peu hallucinée dans la société réunionnaise.

Au bord de la folie

Patrice apprend le même jour que son frère a été assassiné (c'est même son meurtrier qui le lui annonce, machette à la main !) et qu'il va devoir également quitter la case qu'il habite... De quoi devenir fou, surtout quand superstition, sorcellerie et tentations alcoolisées vous entourent... Voilà pour le point de départ d'un film déroutant et plus qu'intriguant : pour peu qu'on rentre dans cet univers au bord du fantastique, à la rencontre de personnages authentiques (presque tous sont incarnés par des non professionnels, à commencer par Patrice, joué par Patrice Planesse), on finit par être envouté par cette atmosphère de quasi coma éthylique. Le rhum Charette est à portée de main, le vents des Hauts souffle doucement, et la musicalité du créole réunionnais achève de nous transporter. 

Un pari de distributeur

Pour son second long-métrage (après "Avant-poste" en 209), Emmanuel Parraud a été sélectionné à l'ACID au festival de Cannes l'an dernier, où son film a été repéré par un distributeur : Les films de l'Atalante, et notamment l'une de ses responsables, Marie Vachette : "je suis allée le voir, et j'ai été un peu perturbée par ce film, et le lendemain j'y pensais encore alors que dans les festivals on voit beaucoup de choses, mais celui-là était un peu particulier"... S'en est suivie une rencontre avec le producteur (Spectre Productions) et le réalisateur : "On a beaucoup réfléchi avant de s'engager, parce que c'était un pari un peu fou, mais on a eu vraiment envie de le sortir ensemble". 

Résultat, près d'un an plus tard,  une dizaine de salles de cinéma vont proposer le film, avec des séances souvent accompagnées de débats, notamment en présence d'Emmanuel Parraud. Des débats qui pourraient être vifs tant l'image donnée de La Réunion est loin de la carte postale. 
Marie Vachette, des Films de l'Atalante, sur l'importance de montrer ce qui se passe sur l'île de la Réunion aujourd'hui

Montrer une autre Réunion

Emmanuel Parraud n'est pas Réunionnais, mais comme il le raconte dans le dossier de presse du film : " Un jour, par hasard, on m’a demandé de partir pour La Réunion, avec des gamins de Vaulx-en-Velin, pour un atelier de pratique artistique organisé dans le cadre d’un jumelage avec la ville réunionnaise du Port. Sur place, l’animateur nous a conduits à la rencontre de son père, un type totalement fou qui vivait dans une immense misère. J’ai alors découvert un espace dont j’ignorais l’existence. C’est un département par ailleurs très bien loti en termes de réseaux de santé, d’aides sociales, de routes... Mais là, j’ai découvert, brutalement, un espace de réclusion, dans lequel les gens vivent comme dans un film. Parfois, comme dans un mélodrame de Douglas Sirk : les émotions sont exacerbées, on s’embrasse, on se tue... Et parfois, comme dans un film noir."
Sac la mort
© Les Films de l'Atalante | Patrice Planesse

Sac la mort : une étrange superstition

Quant au "Sac la mort" qui donne son titre au film, il s'agit d'une croyance, expliquée par le réalisateur : "Lorsque vous souffrez d’un mal, qu’il soit physique ou psychologique, et que vous pensez que quelqu’un vous a jeté un sort, vous allez trouver un sorcier, un guérisseur, afin qu’il « prenne » votre mal. S’il s’agit, par exemple, du pus suintant d’une plaie, il en prélève un peu, le met dans un sac, ajoute quelques herbes puis fait, généralement, un sacrifice de poule. Puis il enferme le tout dans un sac. Si le mal était en vous, vous ne devez pas toucher le sac, sans quoi vous reprenez votre mal. Le sorcier demande donc à un tiers, une personne de confiance, de votre entourage, d’aller porter le sac à la « croisée des chemins ». Ce sont des lieux que tout le monde connaît, au croisement des routes suivant les courbes de niveaux et des verticales qui descendent vers l’océan. C’est ici que circulaient autrefois les esclaves, soit pour acheminer la canne à sucre vers les sucreries en contrebas, soit, verticalement, pour passer d’un champ à l’autre. Ce sont des lieux magiques, où s’exercent, selon les sorciers, des forces telluriques. Le sac y est à la bonne place pour qu’une personne marche dessus et récupère le mal. L’idée, c’est que le mal ne disparaît jamais ; en revanche, il se donne. Il est aussi possible de jeter le sac dans une ravine."

Une affiche pleine d'ironie

Sac la mort
© Les Films de l'Atalante
C'est l'illustrateur Christopher Corr qui a été choisi pour réaliser l'affiche du fim, qui claque avec ses couleurs et un trait parfois ironique sur les clichés qui collent à La Réunion (requin, drapeau tricolore...)
Marie Vachette : le choix de l'affiche
"Sac la mort" (2016) d'Emmanuel Parraud. Avec Patrice Planesse, Charles-Henri Lamonge, Nagibe Chader, Martine Talbot.
Sortie : le 15 février en France métropolitaine, le 17 mai à La Réunion
Durée : 1h18