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8 mars : "Nous sommes le fruit de la rencontre des mondes", dit la romancière guadeloupéenne Simone Schwarz-Bart

Publié le , mis à jour le
Simone Schwarz-Bart
© Philippe Triay | Simone Schwarz-Bart à Paris, en mars 2017.
Philippe Triay

A l’occasion du 8 mars, Journée internationale des droits des femmes, La1ere.fr est allée à la rencontre de la romancière guadeloupéenne Simone Schwarz-Bart. Elle nous parle de son œuvre, de son époux André Schwarz-Bart, de l’histoire de la Guadeloupe, des femmes et de littérature.

A 78 printemps, Simone Schwarz-Bart n’a rien perdu de sa mémoire, de sa lucidité et de sa verve. Dans son appartement niché dans le 13e arrondissement, en plein cœur du « Chinatown » parisien, elle révise les épreuves de son nouveau roman, « Adieu Bogota », à paraître prochainement aux éditions du Seuil. « Leur » nouveau roman, devrait-on dire. Car l’ouvrage sera signé Simone et André Schwarz-Bart, comme le précédent, « L’Ancêtre en Solitude », paru en 2015, rédigé notamment à partir des milliers de notes laissées par le lauréat du prix Goncourt 1959 (« Le Dernier des Justes »).
 
Son mari, son « double », ou son « jumeau », comme aime dire la romancière, est pourtant décédé en 2006. Mais Simone Schwarz-Bart tient à perpétuer l’esprit d’écriture à quatre mains commencée il y a cinquante ans avec « Un plat de porc aux bananes vertes », publié par les époux en 1967. Un ouvrage fondateur qui entame le cycle de « La mulâtresse Solitude », personnage central et tutélaire décliné dans leur œuvre. « On dit qu’un bracelet ne tinte pas seul. C’est une polyphonie », explique Simone Schwarz-Bart à propos de leur travail en commun. « Il y a plusieurs voix mais qui n’en font qu’une et qui transportent une certaine couleur, un certain parfum, qui harmonise tout cela ».
 

Extrait audio : la rencontre avec André Schwarz-Bart

« La rencontre avec André a bouleversé ma vie. C’est comme si il y avait une espèce de continuité. Comme si c’était mon double, ou mon jumeau. Quand on est jeune cela paraît absolument improbable, une rencontre pareille avec quelqu’un qui serait vous-même et qui est autre, qui a une autre histoire, qui a à vous faire partager un autre monde, une autre façon d’appréhender la vie. C’est comme si je rencontrais mes rêves. »
 

« Je suis tellement âgée, et aussi je suis tellement jeune, que le temps ne se déroule pas pour moi comme on le compte habituellement », confie joliment Simone Schwarz-Bart. Toutefois l’écrivaine guadeloupéenne a marqué son époque avec, outre les livres coécrits avec son époux, deux œuvres fondamentales qui sont « Pluie et vent sur Télumée Miracle » (1972) et « Ti Jean l’horizon » (1979), où l’auteur puise dans la force de l’histoire et de l’imaginaire antillais. « Nous avons suscité nos propres racines », dit-elle. « Nous sommes le fruit de la rencontre des mondes, géographiquement et historiquement. Des rencontres violentes, mais des rencontres tout de même. Nous sommes le monde en marche. »

Nous avons suscité nos propres racines. Nous sommes le fruit de la rencontre des mondes, géographiquement et historiquement. Des rencontres violentes, mais des rencontres tout de même. Nous sommes le monde en marche. » (Simone Schwarz-Bart)

 










La problématique de l’esclavage

« Nous autres Antillais, l’esclavage nous habite en souterrain. Maintenant il est de bon ton de dire qu’il faut dépasser cette période. Mais comment occulter cette période de notre histoire puisque notre histoire de déportés d’Afrique commence par cet événement ? Ce n’est pas un événement à transformer en bataille mémorielle et on ne peut pas tirer gloire à être une victime plus importante que d’autres. Il s’agit tout simplement de savoir que l’histoire commence comme cela et de dire qu’arrivant à notre histoire en mouvement, à notre histoire créée et actuelle, la trajectoire est noble et ne peut qu’être enrichissante, belle et valorisante. »
 

Les personnages féminins ont joué un rôle central dans l’œuvre de Simone Schwarz-Bart. Elle et son époux ont d’ailleurs rédigé une volumineuse encyclopédie en six volumes illustrés intitulée « Hommage à la femme noire » (éditions Consulaires, 1989), sur les femmes emblématiques d’origine africaine et antillaise absentes de l’historiographie officielle écrite par les dominants. « Ce livre est né d’un manque, je voulais me réapproprier mon histoire », précise l’écrivaine.
 

Audio : Simone Schwarz-Bart évoque le rôle de la femme dans ses écrits 

« Dans mon écriture, la femme a le rôle qu’elle a été obligée de tenir de par notre histoire. C’est par la femme que nous avons une transmission de valeurs, la nécessité et la volonté de continuer la vie. Ca n’était pas facile pour les hommes de jouer ce rôle essentiel, car ils étaient diminués sans arrêt, se trouvaient complètement à la merci d’un caprice du maître qui séparait les époux et les familles. Le maître pouvait également disposer des femmes comme il l’entendait. Mais si nous sommes ce que nous sommes aujourd’hui, c’est grâce à la noblesse des femmes, leur transmission, à ce qu’elles nous ont inculqués comme courage et comme joie de vivre et de continuer à vivre. »   


Actuellement, Simone Schwarz-Bart apporte la touche finale à son nouveau roman, « Adieu Bogota », qui sortira dans le courant de l’année. « C’est l’une des perles de ce collier que représente le cycle de ‘La mulâtresse Solitude’ », dit-elle. « ‘Adieu Bogota’ est la suite de l’histoire de la vie de l’héroïne, racontée par elle-même. Il y a cette interrogation : pourquoi suis-je moi-même ? A partir de là, elle décide que sa vie n’a pas moins d’importance que celle des autres. Il fallait qu’elle prenne sa vie en main et qu’elle la raconte. »
 

Les lectures de Simone Schwarz-Bart

« Je lis beaucoup les littératures yiddishisantes. Je lis et relis Tchekhov et tous les auteurs russes. Les auteurs chinois, et américains, comme Erskine Caldwell et William Faulkner, et bien sûr le ‘Cahier d’un retour au pays natal’ de Césaire. Il y a tellement de choses que je redécouvre dans les relectures. J’aime bien approfondir et m’approprier tous les petits aspects que je n’avais pas découverts auparavant. »  
 


Bibliographie sélective

« Un plat de porc aux bananes vertes » (avec André Schwarz-Bart), Seuil, 1967
« Pluie et vent sur Télumée Miracle », Seuil, 1972
« Ti Jean l’horizon », Seuil, 1979
« L’Ancêtre en Solitude » (avec André Schwarz-Bart), Seuil, 2015
« Adieu Bogota », (avec André Schwarz-Bart), Seuil, à paraître en 2017